Samedi après-midi, dans un immeuble cossu du centre de Buenos Aires, plus d'une centaine de psychanalystes, mais aussi des patients, des étudiants, participent au débat «Psychanalyse de groupe et fiction télévisuelle». A l'origine de la réunion: un feuilleton télévisé argentin au succès retentissant et au titre suggestif: «Vulnerables». Ses personnages ont en commun de suivre une psychothérapie de groupe dont les séances occupent une bonne part de chaque épisode.

Ainsi, dans le cabinet du docteur Guillermo Segura, les téléspectateurs argentins retrouvent chaque semaine Jimena, jeune femme soumise, infantilisée par une mère tyrannique qui entretient des relations avec son gendre pervers; Cecilia, paysagiste, à la tête d'une petite entreprise, qui cache ses passions sous des airs boudeurs. A leurs côtés, Gonzalo, fils de la bonne société, accro de la cocaïne, issu d'une famille où règnent le mensonge et l'infidélité. Et aussi Roberto, déménageur qui vit avec maman, personnage typique des quartiers populaires, gouailleur, en conflit avec son frère, petit délinquant devenu évangéliste. Enfin auprès d'eux, leur psy, le docteur Segura, la quarantaine, très engagé affectivement avec tout le groupe, et dont la vie privée (après un divorce, il vit seul avec son fils adolescent) est plutôt chaotique.

Dans la salle de l'Association psychanalytique argentine (APA), une équipe de thérapeutes présente le fruit de son investigation. «Nous avons réalisé une vidéo, condensé des séances de thérapie du feuilleton, explique Margarita Szlak. C'est pour nous un matériel didactique très intéressant qui peut éclairer pour le grand public les concepts fondamentaux de la théorie de Freud: la régression, le transfert, les associations libres. On voit comment les accrochages font peu à peu place à l'écoute, à la solidarité. On remarque l'importance de la gestuelle dans la séance, les regards, les sourires, les mains qui se crispent.» «Au début la diffusion médiatique nous a inquiétés, explique le psychanalyste Eduardo Drucaroff, mais nous pensons maintenant que le feuilleton permet au public d'observer un traitement où les gens tentent de soulager leur souffrance par la parole.» Pour ce groupe de chercheurs de l'APA, «Vulnerables» est devenue un phénomène de société. «La série est suivie par plus d'un million de personnes, et par feed-back, a eu une répercussion dans nos cabinets», expliquent-ils.

A Buenos Aires, où leur densité est une des plus élevées du monde (1 pour 950 habitants)les psy argentins sont unanimes. «En séance, une patiente m'a raconté qu'elle se retrouvait pour suivre le feuilleton avec ses amies chaque mardi à 23 heures, comme pour un rite», témoigne Isabel Monzon. Les récits de ses patients l'ont entraînée à se passionner pour la série, et même à entrer dans le forum de discussion que les téléspectateurs ont créé sur Internet. «J'ai été la première psy à y participer. C'est émouvant de voir la quantité de messages interactifs que reçoit le site (plus d'une centaine par jour). Je m'y suis fait de vrais amis, et quand je regarde «Vulnerables», je sens que je suis avec eux. C'est un formidable déclencheur de communication», souligne-t-elle.

Sur le site, chaque semaine, c'est un flot de messages. Après le dernier épisode, particulièrement dramatique (Cecilia, en pleurs, avoue aux autres qu'elle est enceinte et ne sait quoi faire, et après la séance Gonzalo craque et fait une overdose), les critiques fusent. «Je n'ai pas aimé! Trop de conflits à la fois! Les scénaristes ont déraillé», écrit Mechita, suscitant une vingtaine de réponses: «Le psy aurait dû accorder plus d'attention à Gonzalo», «J'ai beaucoup de peine pour Gonzalo, le groupe est le seul lieu où il se sent entouré mais cela ne suffit pas». Isabel Monzon fait remarquer que les participants du forum semblent en savoir plus sur la psychanalyse que les auteurs du feuilleton à moins que «simplement, ils ne connaissent les subtilités de l'âme humaine».

Dans le forum en tout cas circule la plus grande solidarité. Hernan Argüelles, informaticien de 37 ans, a été l'un des premiers à rédiger des résumés des épisodes lors des grandes pannes d'électricité qui frappent régulièrement le pays: «Le forum est devenu si important qu'il a continué en été alors que la série était suspendue. Les participants donnent beaucoup d'eux-mêmes dans les messages. On comprend que la plupart sont passés par une thérapie. En donnant notre avis sur les personnages, indirectement, nous nous adressons aussi aux scénaristes. Les péripéties du feuilleton ne doivent pas altérer la cohérence des personnages auxquels les gens s'identifient énormément.»

Pour Gustavo Belatti, coauteur du scénario (et en thérapie de groupe depuis belle lurette), le forum est comme un groupe parallèle à la fiction: «Nous le consultons comme pour prendre la température. Le besoin de communiquer des gens a trouvé un écho avec le feuilleton. En ces temps de globalisation, de sauve-qui-peut, ce n'est pas rien de montrer qu'un groupe peut aider chacun à sortir de son enfermement. Le succès de «Vulnerables» a largement dépassé nos espérances.» Pour l'heure, après avoir généré groupes de psys et réseau d'internautes, la série a déjà dépassé les frontières de l'Argentine, puisque sa version en Espagne est en tournage et s'appellera «El Grupo».