Genève internationale

Un monde de migrants

La planète abrite un milliard de migrants, un nombre sans précédent dans l’histoire humaine. Entre les rêves des uns et les craintes des autres, le phénomène apporte des solutions à bien des drames tout en posant une série de problèmes. Comment le gérer au mieux? Interview

Un monde

de migrants

La planète abrite un milliard de migrants, un nombre sans précédent dans l’histoire humaine. Comment gérer au mieux ces flux et leurs conséquences? Entretien avec William Lacy Swing, directeur de l’Organisation internationale pourles migrations

Les migrations des hommes remontent à la nuit des temps. Mais jamais encore elles n’ont bras­sé autant d’individus qu’aujour­d’hui. Une institution ad hoc, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), a été créée au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale en marge de l’Organisation des Nations unies (ONU) pour aider au bon déroulement de cette pratique. Une mission difficile, entre aspirations des uns et réticences des autres, qu’elle s’efforce toujours de remplir en ce début du XXIe siècle, forte de son siège à Genève, de ses 400 bureaux autour du monde, de ses 8500 employés sur le terrain et de ses 150 pays membres. Interview de son directeur général, le diplomate américain au long cours William Lacy Swing.

Le Temps: Combien le monde compte-t-il de migrants?

William Lacy Swing: La proportion de migrants internationaux est restée stable ces cinquante dernières années, autour de 3%. Cela signifie, vu l’augmentation de la population mondiale, que leur nombre a explosé durant la même période. On en compte aujourd’hui quelque 214 millions. Quant aux migrants internes, ils sont trois fois plus nombreux. La Chine à elle seule en compte plus de 200 millions, pour la plupart originaires de l’ouest et partis vers la côte.

– Quelles sont les causes majeures de ces migrations?

– La principale est démographique. Dans notre monde, beaucoup de pays développés comptent plus de décès que de naissances, tandis que moult pays en développement abritent des multitudes de jeunes. Une deuxième raison est le marché de l’emploi, qui connaît un déséquilibre flagrant à l’échelle planétaire, avec une abondance de travail au Nord et une abondance de travailleurs au Sud. Et puis, il y a les désastres naturels et humains, qui ajoutent régulièrement leur lot de déplacés. Migrer est par ailleurs devenu plus facile grâce à deux révolutions: la révolution digitale, notamment la popularisation d’Internet (2 milliards de personnes branchées), qui permet aux candidats à l’exil de savoir parfaitement où aller et comment s’y rendre; et la révolution des transports, qui ouvre le trafic aérien à des foules peu argentées.

– Où se dirigent les flux migratoires? Essentiellement du Sud vers le Nord?

– Non. C’était encore le cas il y a une cinquantaine d’années. Mais il y a désormais autant de migrants Sud-Sud que de migrants Sud-Nord. Prenez l’Afrique. Nombre de ses habitants se dirigent non vers l’Europe mais vers l’Afrique du Sud. Et les ressortissants des 15 pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) circulent énormément au sein de cet ensemble depuis qu’ils peuvent en franchir les frontières sans visa. Il existe aussi de nos jours des migrations Nord-Sud, incarnée notamment par ces Portugais qui recommencent à s’établir dans certaines parties de leur ancien empire, notamment en Angola et au Brésil.

– Les gens migrent-ils aujourd’hui comme ils migraient hier?

– Non. Les comportements migratoires ont connu également de profonds changements. Alors que les migrants se sont longtemps contentés de partir d’un endroit pour en gagner un autre où ils refaisaient leur vie, ils suivent désormais des parcours beaucoup plus complexes. Ils ne vont plus du point A au point B, ils vont du point A au point B, puis continuent vers les points C et D pour revenir par exemple à A. Le terme même de «migration» apparaît de plus en plus désuet. Il faudrait le remplacer par celui de «mobilité». Comme autres bouleversements, je citerais aussi l’urbanisation du monde, qui amène de plus en plus les campagnes à se vider au profit des villes, et la féminisation de ces mouvements, les femmes partant de moins en moins pour suivre leur mari et de plus en plus pour poursuivre leur propre carrière.

– Quelles conséquences les courants migratoires ont-ils sur les pays d’origine?

– L’émigration se traduit par d’importantes rentrées de devises. Les transferts de fonds des pays de destination aux pays d’origine se sont montés en 2011 à plus de 480 milliards de dollars par an, ce qui représente plus ou moins le PIB d’Etats comme la Suisse ou le Koweït. Mais le phénomène représente aussi, plus problématiquement, une fuite des cerveaux. Et ce dans des proportions préoccupantes dans des régions comme l’Afrique, les Caraïbes et même l’Asie du Sud. Il faudrait encourager les émigrants à retourner chez eux de temps en temps et à se donner pour objectif qu’ils aient tous alors de l’argent à investir ou une nouvelle capacité à faire valoir.

– Et qu’apportent ces mêmes courants migratoires aux pays d’accueil?

– Ils apportent beaucoup: leur force de travail, bien sûr, mais aussi des capacités d’innovation et des investissements…

– Le phénomène n’est pas toujours perçu aussi positivement. Les habitants des pays de destination craignent qu’il ne menace leurs emplois…

– Il existe de nombreux stéréotypes négatifs à propos des migrants. Les étrangers sont accusés de priver les travailleurs locaux de leurs emplois, de provoquer des baisses de salaire, d’afficher des taux élevés de délinquance, etc. Mais c’est oublier qu’ils occupent le plus souvent des emplois dont les travailleurs locaux ne veulent plus. Et puis l’écrasante majorité d’entre eux souhaitent trop s’insérer dans leur société d’accueil pour se laisser aller à commettre des délits.

– Les habitants des pays de destination redoutent aussi de voir leurs sociétés perdre leur identité. Qu’en pensez-vous?

– Les identités ne doivent pas être conçues comme des réalités figées. De fait, elles changent continuellement. Et pas seulement sous l’effet des migrations, aussi sous l’influence de l’évolution accéléré des modes de vie. L’avenir, qu’on le veuille ou non, est au brassage des cultures. Même le Japon, très jaloux de ses traditions, accepte aujourd’hui d’accueillir davantage d’étrangers. Il est de la responsabilité des gouvernements d’encourager les identités fondées sur des valeurs plutôt que les identités basées sur des origines ethniques.

– Comment pourrait-on améliorer la gestion des migrations?

– J’ai la conviction que c’est en favorisant la mobilité que l’on peut à la fois améliorer le sort des migrants et rassurer les populations des pays d’accueil. Accordez un visa à une entrée, et son titulaire n’osera pas quitter son pays d’accueil. Distribuez-lui un visa à plusieurs entrées, et il fera des allers et retours avec son pays d’origine. Il en va de même avec les procédures de naturalisation et les transferts des fonds sociaux. Dans une large mesure en tout cas, la clé d’une bonne gestion est davantage dans la satisfaction des besoins de chacun que dans leur frustration.

«Les identités ne doivent pas être conçues comme des réalités figées. Elles changent sans cesse. Et pas seulement sous l’effet des migrations»

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