Si le pape Benoît XVI a reçu un accueil très chaleureux de la population lors de son arrivée au Cameroun au début de cette semaine, le fait qu’il se dise opposé à la distribution de préservatifs, qui, selon lui, aggravent le problème du sida, sème la consternation dans le monde entier. Le souverain pontife ne voit en effet que la prière, l’abstinence et les soins gratuits pour sauver l’Afrique de cette pandémie.

Courrier international avait déjà compilé et traduit en français un certain nombre de réactions à la fin de 2006, lorsque le Vatican était sur le point de revoir sa position sur le préservatif, «dans certains cas limités». Plusieurs journaux européens avaient loué ce relatif assouplissement en le qualifiant d’«historique»: il faut relire ce qu’avaient alors écrit le Diario de noticias, le Guardian ou le Corriere della Sera… On semble aujourd’hui bien loin de ces intentions qui, à l’époque, étaient déjà assez vagues…

Dans son éditorial, Le Monde pense même que Benoît XVI est «plus intégriste que Jean Paul II»: affirmer que le préservatif «aggrave la pandémie est gravissime et irresponsable. Son prédécesseur […] n’avait jamais été aussi loin.» Le quotidien français qualifie cette attitude de «fuite devant la réalité, alors que l’écrasante majorité des organisations humanitaires, y compris catholiques, qui luttent contre le sida font du préservatif un des instruments privilégiés de la prévention. Les propos du pape sapent leur travail. Loin de faire évoluer la position de l’Eglise, le pape la rigidifie. Cet épisode illustre un esprit de fermeture qu’un légitime attachement aux dogmes et à la parole de l’Eglise ne justifie pas. Il intervient après la levée de l’excommunication des évêques intégristes et la condamnation au Brésil […] de la mère d’une fillette qui a avorté après avoir été violée et dont la vie était en danger.»

Mais alors, comment est-ce possible?, se demande Paul Vallely, spécialiste de l’Afrique et des problèmes du développement, dans l’Independent: «Comment le pape a-t-il pu dire quelque chose d’aussi absurde en posant pour la première fois le pied en Afrique, là où le sida a déjà tué plus de 25 millions de personnes ces trente dernières années? […] L’abstinence et la fidélité peuvent constituer d’admirables aspirations, mais il faut d’autres approches: l’usage de la capote a montré qu’avec elle, le risque de transmission du HIV était réduit de 80%.» Ce que détaille aussi l’éditorial du New York Times, en précisant, non sans ironie pédagogique, que le préservatif à lui seul ne peut protéger («il peut se déchirer, glisser ou être mal posé»). Reste que «c’est irresponsable de [le] blâmer parce qu’il aggraverait l’épidémie».

«Est-ce que le pape aurait seulement été mal compris?» se demande pour sa part Die Welt: «Il a, cette fois, uniquement insisté sur le fait que l’immunité contre le sida ne pouvait être obtenue qu’à coups de slogans ou de partage de capotes.» On voudrait croire… à cette thèse, aussi accréditée par le Times de Londres, qui se livre à une analyse sémantique très détaillée des propos tenus par Benoît XVI dans l’avion qui l’emmenait à Yaoundé, analyse appuyée par une consultation du site du Vatican, qui nuance finement.

Dans ce contexte polémique, il est amusant de constater que, sur place, des critiques très vives ont été émises sur le train de vie de certains évêques, dont le quotidien privé Le Messager s’est fait l’écho mercredi, à l’enseigne de «La face cachée des évêques du Cameroun»: le journal a publié un classement des 30 évêques camerounais, en prenant notamment en compte leurs «capacités en gestion» et leur «train de vie». Une douzaine de prélats obtiennent un satisfecit, mais on peut lire les commentaires suivants sur d’autres: «Cupide et retors»; «aime les belles voitures»; «aime le luxe et l’argent»; «corrompu»; «a une femme et trois enfants à nourrir»… «Cela traduit la profondeur de la décadence morale qui mine l’Eglise catholique romaine [du] Cameroun. Et devrait interpeller le pape Benoît XVI quant à ses positions tranchées sur le mariage des prêtres et les préservatifs, surtout quand on sait […] que la première cause de mortalité des prêtres ici est le sida. A méditer!» conclut l’éditorial du quotidien de Douala.

Et en Suisse romande? 24 heures et la Tribune de Genève parlent d’«un tollé planétaire»: «En refusant de voir le monde tel qu’il est, avec ses faiblesses, Benoît XVI le conservateur est peut-être bien devenu un pape inconscient.» Et Le Matin interroge l’éditorialiste Pascal Décaillet, pourtant peu soupçonné de laxisme, qui dit: «Très clairement et factuellement, le pape a tort.»

Chaque jour du mardi au vendredi, «Le Temps» publie un extrait des archives du «Journal de Genève» qui entre en résonance avec un fait d’actualité contemporain.