Après la «rupture» (Nicolas Sarkozy 2007) place, en France, au «changement». François Hollande, 57 ans, est devenu, dimanche 6 mai, le septième président de la Ve République, et, après François Mitterrand (1981-1995), le deuxième socialiste à accéder au sommet de l’Etat.

La victoire du Corrézien d’adoption est claire. A l’heure de mettre sous presse, les dépouillements, dont le résultat sera avalisé dans la semaine par le Conseil constitutionnel, le donnaient vainqueur par 51,7% des voix contre 48,3% à Nicolas Sarkozy. Et elle est irréfutable: 80,2% des 46 millions d’électeurs ont voté, une participation élevée – bien qu’en retrait par rapport à 2007 –, qui assoit la légitimité du nouveau président.

Son avènement à la plus haute fonction est au moins autant un succès pour le futur nouvel hôte de l’Elysée qu’une faillite patente de Nicolas Sarkozy. Depuis qu’il s’est lancé dans la bataille des primaires socialistes en mars 2011, le candidat de gauche aura mené une campagne lisse, à l’exception de sa promesse surprise de super-impôt de 75% sur la partie des revenus excédant un million d’euros, mais sans tomber dans aucun piège. A l’inverse, il est dorénavant avéré qu’après avoir fait florès en 2007, la stratégie de «droitisation» du sortant, insufflée par son éminence de l’ombre, Patrick Buisson, était un leurre en 2012. La «grande surprise», appelée de ses vœux par Nicolas Sarkozy au dernier jour de la campagne, n’a pas eu lieu. Après Valéry Giscard D’Estaing en 1981, il est le deuxième président de la Ve à ne pas être reconduit. «Je porte toute la responsabilité de cette défaite», a-t-il stoïquement concédé.

Il y a cinq ans, en accouplant au thème de la rupture celui de l’identité nationale, il était parvenu à aspirer les voix de l’électorat frontiste, cantonnant, au premier tour, Jean-Marie Le Pen à 10,44% de voix et triomphant de Ségolène Royal, au second tour, par 53,06%. Depuis, Marine Le Pen et la crise sont passées par là, la première en manœuvrant une fructueuse «dédiabolisation» du FN, la seconde en précipitant vers l’extrême droite des cohortes d’électeurs désorientés par l’emballement du chômage et de la précarité. Le score historiquement élevé de Marine Le Pen le 22 avril (17,9%) sonnait comme un avertissement. Dans sa course effrénée à la réélection, Nicolas Sarkozy a au contraire voulu y voir un cap, radicalisant encore sa campagne, pilonnant son adversaire et jouant des concepts – nation, frontière, immigration – empruntés au FN, sans aller jusqu’à promettre la mise en œuvre de mesures symboliques prônées par Marine Le Pen.

Avait-il vraiment le choix d’une autre tactique? En 2007, le champion de l’UMP était un candidat pénétré de promesses de rupture; en 2012, il est un président sortant embarrassé par un bilan contrasté et dont l’effort de réforme a été inhibé par une crise économique et financière aux conséquences sociales fatales. Nicolas Sarkozy avait beau agiter les épouvantails grec et espagnol en campagne, il n’est pas parvenu à mieux s’extirper du bourbier que José Luis Zapatero et Georges Papandréou, ou l’Irlandais Brian Cowen et le Portugais José Socrates. Comme ces devanciers en infortune, il est devenu, hier, le onzième chef d’Etat ou de gouvernement européen à être bouté hors du pouvoir par la crise. En 2007, aussi, une majorité de Français pensaient pouvoir s’accommoder de sa personnalité: ils lui prêtaient une énergie hors du commun, de la pugnacité, et s’arrangeaient de son tranchant. Le quinquennat écoulé leur a donné à observer un hyperprésident dont la suractivité continuelle a confiné à l’éparpillement, caractérisé par un empilement incessant d’annonces et de lois. Nombre d’entre eux ont fini par se lasser, voire par être repoussés par son agressivité, gonflant mois après mois le bataillon des «déçus du sarkozysme».

A la dispersion présidentielle, François Hollande a opposé la constance, la persévérance et l’assiduité. Son atout premier, qui l’a maintenu toute la campagne au faîte des sondages, est d’avoir su se montrer aussi pondéré que le trublion Sarkozy demeurait frénétique. A défaut de faire rêver les Français, dont la plupart semblaient résignés hier, à l’heure d’aller aux urnes, il est parvenu à leur faire accepter l’idée qu’il pourrait, en «président normal», incarner le «changement» dont ils avaient besoin. Hier à Tulle, il leur a promis «dévouement et exemplarité».

Sa consécration doit beaucoup à la conduite exemplaire du PS lui-même, dont il fut onze ans le premier secrétaire (1997-2008). Que de chemin parcouru depuis le congrès de Reims de l’automne 2008, qui avait laissé le parti exsangue, laminé par les querelles de chefs, et le retour de la gauche aux affaires, ce 6 mai 2012. En 2009, Manuel Valls, porte-parole de François Hollande pressenti au Ministère de l’intérieur, se fendait d’une tribune dans la presse appelant le parti à «changer ou mourir». Il a changé, au point de surmonter à la fois les rivalités dont aurait pu le lester l’exercice des primaires de l’automne 2011, et le découragement dans lequel aurait pu le précipiter la lamentable culbute de son champion d’hier, Dominique Strauss-Kahn.

Si elle effraie dans les rangs conservateurs ceux qui se défient d’un retour des «rouges», la gauche de 2012 n’est plus tout à fait celle qu’incarnait, en 1981, François Mitterrand. François Hollande, en réaliste, s’est engagé à ramener les finances publiques à l’équilibre d’ici à 2017. Cet effort, qu’il a chiffré à 90 milliards d’euros, bride d’entrée de jeu sa marge d’action économique, même s’il assurait hier à Tulle que «l’austérité n’est pas une fatalité». Les élections législatives des 10 et 17 juin détermineront la marge politique dont il disposera pour mettre en œuvre ses «60 engagements pour la France».

Nicolas Sarkozy lui a souhaité «bonne chance au milieu des épreuves. Ça sera difficile». S’agissant de lui, le sortant a annoncé, sibyllin, qu’il s’apprêtait, après 35 années de mandat politique, «à redevenir un Français parmi les Français».