La doyenne des agences mondiales d'information, l'Agence France Presse (AFP), s'est fixé un objectif pour l'an 2000: passer du statut d'institution à celui d'entreprise à la dure loi du marché. Tel est le credo de la nouvelle direction de l'Agence et de son PDG, Eric Giuily, nommé le 9 mars dernier. Deux signes forts sont venus illustrer cette tendance. Le premier c'est la nomination, le 14 juin, d'un nouveau rédacteur en chef central, l'Ecossais Eric Wishart. C'est la première fois qu'un anglophone est nommé à la tête rédactionnelle d'une agence qui jusqu'alors se faisait le porte-drapeau d'une conception française de l'information.

Le deuxième signe n'a pas tardé à suivre avec la publication, mardi 15 juin, d'un rapport d'étape du plan stratégique de développement dont la direction entend bien doter l'AFP d'ici à la fin de l'année. Un rapport d'étape nettement marqué par un souci de gestion qui relègue aux rayons des beaux chromos du passé une conception institutionnelle matinée de romantisme qui est depuis quelques décennies celle de l'AFP.

Changement d'homme, changement d'époque. Au siège de l'Agence, à Paris, on se souvient que lorsque Jean Miot, le PDG précédent, avait pris son poste, il était arrivé avec sa seule secrétaire personnelle. Eric Giuily, lui, a amené une équipe de collaborateurs rencontrés lors de ses passages dans différentes entreprises privées. La nouvelle directrice de la communication, Agnès Caradec, en est un bon exemple: si elle a rencontré Eric Giuily à la Compagnie Générale Maritime, sa carte de visite mentionne aussi un passage chez Nike et MacDo. «Mais j'ai débuté dans le secteur public», précise-t-elle. Jean Miot avait déçu les attentes que son arrivée avait suscitées chez les journalistes en ne s'attaquant pas aux structures et en laissant perdurer les rivalités paralysantes entre les ambitions des différents chefs de service. Eric Giuily commence par faire un peu de ménage et propose une réorganisation complète de l'Agence. «En fait, notre nouveau PDG a une volonté de secouer les gens, ce qui est bien, mais il n'est pas forcément habile, ce qui l'est moins. Ce rédacteur en chef est peut-être bien, mais on ne le connaît pas», commente un journaliste parisien.

Eric Wishart a pourtant débuté à l'AFP en 1984 par un passage au desk anglais de Paris. Il est ensuite chef de la cellule anglophone de Nicosie de 1992 à 1996, puis directeur régional à Hongkong. L'arrivée d'Eric Wishart au plus haut poste de la rédaction n'est pour Agnès Caradec que la reconnaissance du fait que «l'Agence a des journalistes dans toutes les langues, certains peuvent accéder à des responsabilités. Une société internationale comme l'AFP doit avoir aussi des responsables étrangers». Certes mais il n'empêche que cette arrivée a quelque peu irrité les journalistes français qui redoutent de voir la même chose se produire dans différents services, notamment le sport qui semble devenir un axe de développement potentiel pour la nouvelle direction. Pas de copie des modèles anglo-saxons de Reuters et de Associated Press, ses principales concurrentes, affirme la direction de l'AFP. Pourtant les journalistes qui ont été destinataires du rapport d'étape s'étonnent de voir souvent revenir dans ce texte la notion de «langage commun» nécessaire entre les 2000 salariés de tous les secteurs de l'agence. Un langage qui au vu des axes de développement suggérés – «sport business», «people», multimédia, web – pourrait tout naturellement être l'anglais.

En finir avec le romantisme

Mais plus encore que l'arrivée d'Eric Wishart, c'est la tonalité du rapport d'étape qui crée quelques inquiétudes chez les 1200 journalistes de l'AFP: «On est conscient qu'il faut en finir avec le romantisme pour être compétitif mais on ne peut pas couper dans des lignes rédactionnelles comme on a pu couper dans des lignes déficitaires du transport maritime», explique Chantal Vallette, déléguée des journalistes au conseil d'administration. Ainsi, lorsque le rapport d'étape indique que «le défi à relever est de faire de l'AFP une entreprise fonctionnant comme les autres grandes entreprises commerciales, dans le respect de sa mission spécifique», les syndicats s'inquiètent de constater que cela pourrait passer par «une politique salariale avec fixation d'objectifs et appréciation des résultats ou l'introduction d'une part variable dans la rémunération permettant de récompenser les performances». «Ce ne sont que des pistes, tout est à discuter», rétorque la direction. Comme le déménagement parfois évoqué du siège actuellement situé… place de la Bourse.