Sur les réseaux

Une cicatrice, non!Un meurtre en direct, oui

Alors que Facebook accepte, sous pression de ses usagers, de supprimer certaines images; il nous en impose d’autres, pire, par le biais d’autoplay

Le double meurtre en direct, mercredi matin, en Virginie, d’une journaliste de 24 ans, Alison Parker, et d’un cameraman de 27 ans, Adam Ward, a été vu par des centaines de millions de gens. D’abord sur la chaîne locale WDBJ7 pour laquelle les deux victimes travaillaient. C’est Adam Ward lui-même qui filme la scène quelques secondes avant d’être abattu. On y entend des coups de feu, des cris, puis la caméra qui tombe. En studio, la journaliste ne comprend pas tout de suite ce qui est en train de se passer en duplex.

Quatre heures plus tard, alors que la chasse à l’homme a déjà commencé, le meurtrier, Vester Lee Flanagan, met en ligne sur le compte Twitter Bryce-williams7 - son peudonyme – la vidéo de 56 secondes qu’il a faite de son propre crime. L’homme, ancien collègue de ses deux victimes, s’est filmé avec son téléphone portable.

Vester Lee Flanagan, qui dit avoir souffert de harcèlement et de bizutage sur son lieu de travail, a non seulement prémédité son acte mais l’a conçu pour un maximum de visibilité: tuer en direct sur le plateau d’un grand média, puis diffuser sa vidéo-maison sur les réseaux sociaux: sidérer dans un premier temps, contaminer dans un second. C’est la première fois qu’un tueur non affilié à une organisation criminelle ou terroriste opère ainsi.

Dès les images postées, des milliers d’internautes se sont plaints d’être obligés de devoir regarder «ça». Obligés? Oui, depuis que Facebook et Twitter se sont dotés, il y a moins d’un an, de la fonction autoplay qui propose, par défaut, des vidéos en lecture automatique. Ceci afin de maximaliser le nombre de vues et d’augmenter les revenus publicitaires. En d’autres termes, sur votre fil FB ou Twitter, ces vidéos, polluantes mais inoffensives le plus souvent, s’enclenchent toutes seules.

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Impossible donc, sauf à désactiver cette fonction (voilà comment le faire pour Facebook et pour Twitter) de ne pas les subir de plein fouet, et sans avertissement. «Les vidéos en autoplay de Facebook et Twitter ont fait de moi le témoin d’un meurtre sous tous les angles. Beau boulot de technologie» écrit un journaliste du site The Verge.

Même si Twitter et Facebook sont intervenus très rapidement pour suspendre le compte de Flanagan, le mal était fait. Il a suffi de quelques minutes pour que ces vidéos soient partagées des centaines de milliers de fois.

Ce tragique fait divers confirme ce que deux affaires récentes – la bijouterie de Vevey et l’attentat manqué du Thalys – ont déjà mis en lumière: les dérives engendrées par l’information immédiate et partielle ainsi que les limites du journalisme citoyen.

Cette affaire ringardise du même coup les médias traditionnels qui appliquent, tout en jouant avec, les règles de leur déontologie professionnelle: ménager la sphère privée, garantir la présomption d’innocence, se soucier de la douleur des victimes et de leurs proches, respecter le bon fonctionnement de la police et de la justice, éviter de relayer les mouvements de haine. Les médias traditionnels peuvent être divisés sur la question «faut-il ou pas publier?» mais ils gardent autorité sur leur contenu.

Avec les réseaux sociaux, la question ne se pose plus en ces termes. Facebook, comme Twitter, s’appuie sur les signalements des internautes pour intervenir, et n’a pas de modération a priori. Du côté de YouTube, hormis les œuvres protégées par le droit d’auteur, détectées automatiquement, les contenus problématiques doivent également être repérés par les internautes. Ce qui a notamment posé problème lors de la diffusion de vidéos d’exécutions de l’Etat islamique.

Cette modération par l’usager a le mérite de révéler la sensibilité d’une époque, ses engouements et ses tabous; ses dégoûts et ses empathies. Ses croyances également.

A en juger par les censeurs, la violence passe mieux que la maternité sur les réseaux sociaux. Comme si la première relevait de l’information et du domaine public alors que la seconde n’était que l’expression d’une sexualité déguisée.

Une affaire qui a agité la toile le même jour que le double meurtre de Virginie illustre bien ce paradoxe. Elle concerne une image en noir et blanc, représentant un bébé sur le ventre de sa mère. Le cliché a été posté le 11 août par la photographe britannique Helen Aller sur sa page Facebook, accompagné de la légende suivante: «J’ai photographié la grossesse de cette mère qui se disait terrifiée à l’idée d’une césarienne. Mais comme son accouchement était compliqué, il a été procédé à une césarienne d’urgence. Elle m’a demandé de montrer que son pire cauchemar a permis de sauver sa vie, et celle de sa fille».

En quelques jours, ce cliché a été partagé 65 000 fois, et a provoqué une cascade de réactions, dont certaines violentes. Beaucoup d’internautes reprochent à cette image de «banaliser» la césarienne (un nouveau tabou?). Mais ce n’est pas pour cela que l’image a été retirée du réseau social. Pourquoi alors? Pour son caractère «sexuellement explicite».