Une économie en lambeaux, étouffée par l’euro

Giorgios Drakopoulos récite par cœur les chiffres du seul secteur économique dont peut encore s’enorgueillir la Grèce: 24 millions de visiteurs en 2014 (dont deux millions de croisiéristes), 650 000 emplois directs et indirects, des revenus estimés à 17% du PIB, des emplois pour 9% de la population active… Mais gare: pour cet ancien directeur général du SETE, le syndicat des entreprises touristiques helléniques, même cette «mine d’or» paie au prix fort le prix des errements économiques du pays. «Regardez autour de vous explique, dans un grand hôtel d’Athènes, ce diplômé de l’école de Glion, dans le canton de Vaud. Tout, dans cet établissement, est aujourd’hui importé: le mobilier, l’informatique, le matériel de cuisine, même les revêtements de sols, parquet ou marbre! Rien n’est produit en Grèce.»

Giorgios, proche de la cinquantaine, se souvient pourtant d’une autre époque, pas si éloignée, celle des années 1980. «Coca-Cola Grèce [deuxième embouteilleur au monde, toujours coté à Athènes, mais dont le siège a été transféré à Zoug en 2012] possédait plusieurs usines. La marque japonaise Datsun (groupe Nissan) produisait des voitures près de Volos. Le groupe Pirelli avait une usine à Patras [les pneus sont désormais produits en Turquie]». L’énumération vire presque à l’oraison funèbre, sur fond d’une statistique connue de tous en Grèce: un produit intérieur brut en recul de 25% ces cinq dernières années. «On ne peut pas parler de la dette hellénique sans redire qu’elle est détenue par un pays dont tous les indicateurs se sont effondrés, notait en 2014 une note de la Fondation pour la recherche économique d’Athènes. Pire: la croissance des années 2000-2008 (3,7% annuels contre 2,2% pour la zone euro) a été prédatrice, peut-on lire. Son moteur était la consommation à crédit de produits importés, dans un pays qui, non content d’acheter la quasi-totalité de son pétrole et de son gaz, s’est mis à se fournir à l’étranger en viande et produits agricoles.

Ce tableau cauchemardesque, illustré par un taux de chômage de 27,3% en 2014, et de 58,6% pour les moins de 25 ans, mérite toutefois des nuances. Sur le plan énergétique, des gisements d’hydrocarbures offshore très prometteurs – les prévisions de recettes les plus extravagantes circulent, jusqu’à 150 milliards d’euros sur trente ans – ont été localisés en mer Ionienne et en Epire, amenant le gouvernement conservateur d’Antonis Samaras à signer, en mai 2014, trois premiers accords pour 700 millions d’euros. Une reprise en main de l’agriculture (5,5 milliards d’euros d’exportations en 2015, 3,5% du PIB et 13% de l’emploi), grâce au développement des «niches bio» s’annonce prometteuse au point que le mémorandum européen en faisait une priorité. La qualité de la main-d’œuvre tertiaire (ingénieurs, architectes, médecins) est aussi un facteur positif, même si ces diplômés grossissent surtout les rangs des 200 000 jeunes ayant quitté le pays depuis la crise. Une des préconisations de l’UE est d’ailleurs la libéralisation de secteurs «cartellisés», comme l’industrie pharmaceutique, ou de professions libérales protégées par des statuts d’un autre âge.

D’où peut, alors, venir l’appel d’air? D’une nette augmentation de l’investissement étranger, affirment presque tous les économistes grecs, suivant en cela les préconisations de Bruxelles. Problème: la nécessité d’offrir un cadre juridique stable n’est pas au rendez-vous, ni l’obligation d’une fiscalité attrayante, dans un pays où la priorité est de renflouer les caisses de l’Etat pour payer les créanciers. «L’UE se trompe lourdement lorsqu’elle préconise, dans son document du 25 juin, l’augmentation de la TVA dans le tourisme de 13 à 23%, explique Giorgios Drakopoulos. Ce qu’il faudrait, c’est un système de «flat tax» à l’irlandaise, pendant dix ans, en correspondance avec un moratoire du paiement de la dette ou une annulation de celle-ci. C’est au nom de l’investissement qu’il faut changer les règles bureaucratiques, réformer le cadastre, etc.»

Vient alors, immédiatement, la question fatale: l’hypothèse d’une sortie de la zone euro et d’un retour à la drachme, assortie d’une restructuration de la dette. Scénario fou? «Bien sûr, vu notre volume d’importations», juge Giorgios Drakopoulos.

Un diplomate nuance, comme de nombreux Grecs: «L’euro a étouffé le pays économiquement par sa manne de crédit et sa pression dévastatrice sur la compétitivité explique-t-il. Mais il a surtout fait perdre aux Grecs le sens simple d’une économie, d’une monnaie, du risque inflationniste, de cette peur de perdre qui peut aussi susciter la prudence et attiser l’innovation. Psychologiquement, beaucoup de Grecs se sentiraient obligés de rompre avec leurs pratiques si le pays revenait à la drachme.» Non sans risque de dévaluation rapide et de spéculation: «Ceux qui veulent le plus la drachme sont les Grecs ayant accumulé les devises… et nos partenaires européens bien portants, poursuit un ancien conseiller du gouvernement Samaras. Ils se rueraient alors sur les propriétés à bon marché qui, aujourd’hui, dépréciées mais pas bradées, ne trouvent pas encore preneurs.»

«L’euro a fait perdre aux Grecs le sens simplede l’économie, du risque inflationniste»