Il a 22 ans, comme la plupart de ceux qui criaient victoire hier sur la place Tahrir. Youssef el-Chadli, assistant à l’Université de Lausanne, prépare une thèse sur la mobilisation politique en Egypte. Il s’est immergé durant huit jours parmi la foule des manifestants. A peine de retour en Suisse, il livre ses impressions de politologue et de jeune Egyptien, pour qui la chute de Moubarak représente «le plus beau moment de sa vie».

Le Temps: Hosni Moubarak remet le pouvoir à l’armée, qu’est-ce que cela signifie?

Youssef el-Chadli: C’est ce que l’on espérait. La légitimité révolutionnaire a pris le dessus. Il reste maintenant un flou sur ce que veut l’armée. Elle s’est portée garante de la transition démocratique, va-t-elle tenir ses promesses? Je suis optimiste, les militaires ont tout intérêt à préserver l’ordre. Et ils connaissent la détermination de la population. Les manifestants se sentent capable sde tout, après ce moment historique qui marque la chute de la figure du père.

– Qui est l’armée?

– L’état-major est composé d’anciens militaires, mais il existe dans les rangs de l’armée une nouvelle génération qui s’est clairement positionnée du côté de la population. On a pu voir, dans la rue, des officiers quitter leurs habits militaires pour se mêler à la foule des manifestants. Le même clivage existe au sein du mouvement des Frères musulmans et, de manière générale, dans la population, entre des jeunes de 20-35 ans qui aspirent au changement et la vieille garde conservatrice, soucieuse de préserver la stabilité.

– Quel est le profil de cette génération?

– Totalement hétéroclites, ils sont salariés, chômeurs, étudiants, ouvriers. Ils ne correspondent pas à l’image que l’on a d’une jeunesse arabe apathique et individualiste. Ils se retrouvent dans plusieurs événements porteurs tels que la guerre en Irak, la cause palestinienne ou, dernièrement, la chute de Ben Ali. Et dans leur usage des réseaux sociaux, qui contribue à rendre ces événements politiques visibles. Cette génération s’est cristallisée dans la mobilisation. Sur la place Tahrir ces dix-huit derniers jours, ils ont montré qu’ils savaient s’organiser avec leurs propres moyens, sans leader charismatique et sans Etat.