Malheur à qui soulève les dessous de la filière cacao ivoirienne. Le journaliste Guy-André Kieffer a disparu en avril 2004, probablement tué parce qu’il en savait trop. Par qui? Une piste remonte au sommet du régime, qui nie avec vigueur. Le contrôleur François Kouadio s’en est tiré avec une méchante bastonnade. L’avocat français Xavier Ghelber, enquêtant pour l’Union européenne, a été kidnappé à l’aube du 6 novembre 2004 dans sa chambre de l’hôtel Ivoire par un commando armé appartenant à la garde présidentielle. Il en a réchappé de justesse. «Notre rapport démontrait que la filière était construite de manière illégale et irrattrapable», dit-il au téléphone. Il ne va plus en Côte d’Ivoire.

Le 6 février 2009, Mabo Gohou, expert-comptable nommé par le gouvernement pour faire la lumière sur les malversations de la filière, a été percuté de nuit par une Mercedes à Gagnoa et laissé pour mort. Il a trépassé à l’hôpital d’Abidjan six semaines plus tard, juste avant son transfert en France pour raisons de sécurité. Peu avant, un incendie a détruit sa maison.

Entre janvier 2001 et juillet 2003, les organismes gérant la filière cacao ivoirienne ont drainé 450 millions d’euros. On a perdu la trace de plus d’un tiers de cette somme. Global Wit­ness estimait en juin 2007 que le gouvernement y a prélevé au moins 40 millions d’euros pour financer sa guerre contre les rebelles du Nord, ces derniers ponctionnant 20 millions d’euros dans la zone qu’ils contrôlaient. Face à ces sommes, que vaut une vie humaine?

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Ce matin, je me rends à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan, la MACA, avec deux tomes de Millenium sous le bras. Une amie m’a chargé de les remettre à un homme qui a du temps pour lire. Taisons son nom par prudence: comme les 22 autres «barons» de la filière arrêtés en juin 2008, il a attendu près d’un an qu’un juge précise ce dont on l’accuse. Son profil, typique, est celui de ces jeunes cadres intelligents qui devaient contribuer au décollage économique du pays. On leur reproche aujourd’hui de l’avoir pillé.

La Côte d’Ivoire est pleine de surprises. On y meurt facilement, et l’on y entre aisément, à la MACA. Les gardes sont aimables, un balèze à dégaine de flic américain – «Police pénitentiaire» écrit en lettre blanches sur le T-shirt noir moulant, lunettes de soleil sur le front – m’a servi de coupe-file. Ne me demandez pas comment.

L’intérieur est vétuste, mais acceptable. C’est la MACA des privilégiés, pas celle des «blindés» comme on surnomme les prisonniers de droit commun, dont les conditions sont autrement plus dures. Dans le cliquetis des ventilateurs, on me conduit vers un renfoncement où attendent sept à huit hommes assis sur des chaises de plastique blanches. Parmi eux, mon contact, plus petit que je ne le voyais sur les photos.

Son moral est correct, compte tenu des circonstances. Il m’intéresse pour une raison particulière. En 2003, l’organisme qui l’employait a joué un rôle clé dans le rachat de l’ancienne usine Nestlé à Fulton – la première fabrique de chocolat construite par le groupe suisse aux Etats-Unis en 1902. Obsolète, peu rentable, elle a été cédée pour 100 dollars symboliques à la municipalité.

Apprenant la transaction, le patron ivoirien d’un fonds d’investissement californien en a informé les autorités d’Abidjan. Celles-ci croient alors flairer l’occasion du siècle: racheter et relancer l’usine, y broyer 150 000 tonnes de fèves de cacao ivoirien, devenir un grand fabricant de chocolat sur le premier marché mondial!

Aujourd’hui encore, entre les murs de la MACA, mon interlocuteur défend ce scénario: «Nous pouvions faire le chemin dans l’autre sens!» Comprenez: si les multinationales du Nord ont dominé le négoce des fèves, pourquoi un pays du Sud ne contrôlerait-il pas la chaîne de production en aval, celle qui produit les plus gros bénéfices?

Sur le moment, ravis à la perspective de sauver des centaines d’emplois, le sénateur démocrate Charles Schumer et Hillary Clinton bénissent l’opération. Mais le scénario dérape très vite. Peu après avoir payé 17 millions de dollars pour l’usine et une somme à peu près équivalente pour la mettre au goût du jour – officiellement du moins – les partenaires s’écharpent bientôt devant les tribunaux tandis que jaillissent les questions. Combien de millions ont-ils filé vers les Etats-Unis? Dans quelles poches? Qui a pris les décisions? Les Américains se bouchent le nez et coupent les ponts.

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A part quelques essais, Fulton n’a jamais redémarré. J’ai appelé un journal du comté d’Oswego. Aux dernières nouvelles, quelques employés balayaient encore l’usine. Un juge a enfin questionné les «barons».

Je remets les deux tomes de Millenium, prends congé et sors de la MACA. Comment va la filière ivoirienne dix ans après le démantèlement de la Caisse de stabilisation (Caistab), qui fixait le prix de référence et compensait les aléas du marché? Mal. «Nous jouons les pompiers», dit Léa Claudine Yapobi, membre du Comité de gestion intérimaire de la filière café-cacao. Elle n’a pas le temps de me voir et rien à dire sur l’avenir. Le gouvernement vient de composer le groupe de réflexion chargé de la reconstruire. Ses membres sont aux ordres des dirigeants actuels. «Il semble que tout soit joué. Notre représentant ne pourra rien changer», se désespère un proche du dossier.

«C’est l’Afrique!» soupire un exportateur ivoirien qui souhaitait, sans trop y croire, apporter son expertise à la reconstruction de la filière: «La Caistab a financé mes études, payé les infrastructures de ce pays dans les années 1970. C’était un bon système, quand il fonctionnait». Beaucoup d’Ivoiriens le regrettent. Très peu croient que la «nouvelle» filière servira le pays.

Demain: Agathe, qui ouvre l’horizon des femmes