Cadre noir, titre blanc: «Solidaires d'Ariane Dayer». Depuis la fin de la semaine dernière, cette annonce fleurit dans quelques titres de la presse romande. Sur quatre paragraphes, on y lit notamment: «Nous, les sousigné-e-s, étions fiers d'avoir dans notre pays une femme rédactrice en chef d'un magazine d'information […] Nous dénonçons l'éviction d'Ariane Dayer, qui prive la Suisse d'une plume critique et talentueuse.» Suit une première liste d'une quinzaine de noms: parlementaires fédéraux, syndicalistes, journalistes, écrivains, artistes, fonctionnaires.

Lancée – et payée – par Christiane Brunner, présidente du Parti socialiste suisse, cette pétition aurait déjà récolté «une centaine de signatures», selon Eva Ecoffey, en charge de les centraliser pour les remettre mi-décembre à Michael Ringier, éditeur de L'Hebdo. «Christiane Brunner m'a téléphoné, raconte Christiane Langenberger, conseillère aux Etats radicale vaudoise et signataire de l'appel. Par solidarité féminine et même si je ne suis pas toujours d'accord avec L'Hebdo, j'ai tout de suite accepté de m'y associer.»

Les pétitionnaires n'exigent pas la réintégration de la rédactrice en chef, officiellement démissionnaire depuis lundi 18 novembre. Ils veulent surtout marquer leur solidarité «féministe». Et aller jusqu'à exiger qu'une femme soit nommée à la tête du newsmag? «Non, on ne peut pas dicter cela à Ringier, répond Eva Ecoffey. Nous voulons faire savoir que nous sommes déçus et choqués.»

Y a-t-il dans la démarche de Christiane Brunner un élément de stratégie lié à l'élection au Conseil fédéral du 4 décembre? Fin connaisseur de la politique suisse, le journaliste Ludovic Rocchi le croit. Dans la dernière édition du Matin dimanche, il estime que l'appel vise de fait à «donner une touche émotionnelle à la cause des femmes au moment où, justement, l'avènement d'une conseillère fédérale ne soulève pas les mêmes passions qu'en 1993». Interrogée, Christiane Langenberger ne croit pas à cette interprétation mais ajoute derechef: «Ça ne change rien à ma démarche.» Certaines féministes rejettent également cette lecture, estimant au contraire, que la démarche n'est pas sans risque. «Oser focaliser à nouveau le débat sur la question «femme» peut énerver ceux qui pensent que ce n'est plus un enjeu, et exacerber les tensions à quelques jours de l'élection», raconte l'une d'elles. Connaissant personnellement Christiane Brunner, elle ajoute: «C'est une pétition symbole née d'une vraie réaction d'émotion. Elle a été profondément bouleversée en apprenant la démission forcée d'Ariane Dayer. Car outre sa passion de la politique, celle-ci a aussi su secouer le côté un peu confortable et complaisant de certaines associations féminines. Elle nous apportait la contradiction.»

La pétition laisse par contre Gérard Geiger, patron de Ringier Romandie, «surpris et désolé». «On y parle d'éviction alors qu'il s'agit d'une démission, explique-t-il. Je trouve dommage, alors qu'Ariane Dayer a toujours pris soin de se situer au-dessus des partis, que son départ soit récupéré politiquement.» «La rédaction de L'Hebdo n'a pas été consultée et nous n'avons pas à commenter une telle pétition, commente pour sa part et très sobrement Denis Etienne, corédacteur en chef ad intérim. Ariane Dayer est un personnage public, et les personnages publics ne maîtrisent pas les appels dont ils font l'objet.» La rédaction de L'Hebdo se rassure très certainement en voyant que les signataires ne sont pas exclusivement liés au Parti socialiste. La suspicion d'allégeance partisane aurait alors pu être contre-productive pour le titre.

Quant à la principale concernée, son téléphone portable est sur boîte vocale. Selon Christiane Brunner, citée dans le Matin dimanche: «Elle se requinque en Valais. Je lui ai juste demandé si notre démarche pouvait l'embarrasser dans son avenir professionnel. Elle m'a répondu de faire comme nous voulions…»