Une pleine page de publicité parue hier dans plusieurs journaux romands et alémaniques n'est pas passée inaperçue. Il faut dire que les phrases en grands caractères «Appel à l'aide d'urgence!» et «Participer à la collecte» tapent immédiatement dans l'œil. Puis, une photo sur toute la largeur, montre une colonne de réfugiés kosovars plongés dans la détresse.

L'annonceur, SuissePromotion Immobilier SA, en coopération avec la fondation SuisseCare, fait un appel de dons et promet d'envoyer des vivres et des médicaments au Kosovo. Ce mélange entre humanitaire et business a choqué plusieurs organisations caritatives suisses. Ces dernières font remarquer que les promesses faites par l'annonceur ne sont pas réalisables dans la situation actuelle du conflit.

En effet, SuissePromotion annonce que les «premiers camions partent aujourd'hui au Kosovo, chargés de matériel de première nécessité». «Comment peut-on aller au Kosovo alors que la guerre y fait rage, se demande André Simmonnazzi», porte-parole de Caritas Suisse. Pour Caritas, il est tout aussi faux de prétendre, comme le fait SuissePromotion, que 100% des dons bénéficieront aux Kosovars. «Ce n'est tout simplement pas possible, poursuit André Simmonnazzi. Il y a les frais de stockage, de transport et de distribution. Une bonne organisation ne s'improvise pas.».

Mais Caritas et d'autres organisations avancent leurs réserves surtout sur la méthode de marketing pour récolter des dons. Elles-mêmes sont liées par un code de conduite sur l'appel des fonds, édicté par la ZEWO, l'organe de contrôle des œuvres d'entraide en Suisse. Les plus importantes associations y sont affiliées et lui soumettent leurs comptes chaque année. Caritas par exemple, présente au Kosovo avant les frappes de l'OTAN, s'est maintenant repliée sur l'Albanie. «Il n'est pas question que l'on exploite la souffrance des hommes, des femmes et des enfants pour attirer les donateurs suisses», affirme le porte-parole. Même perplexité par rapport à cette publicité à la Chaîne du bonheur, où les responsables n'ont jamais entendu parler de la fondation SuisseCare. «La promotion de la société immobilière et le marketing humanitaire font une curieuse juxtaposition», ironise un responsable qui fait remarquer que SuissePromotion a aussi promis de publier les noms de ses donateurs dans la presse et à la télévision.

Mais qui se cache derrière SuissePromotion Immobilier SA et la fondation SuisseCare? Les deux sont basées à Zoug et dirigées par Manfred Loer, un ressortissant allemand établi en Suisse depuis 23 ans. Auparavant, il a mené des activités immobilières dans le sud de la France. SuissePromotion est le nouveau nom de la société Les Promotions du Léman, fondée en 1993. La société vend des villas et des appartements partout en Suisse à des prix très concurrentiels. «Par notre entremise, les acheteurs signent les contrats directement avec les entreprises de construction et économisent sur les frais des intermédiaires», explique Manfred Loer. Il affirme que le chiffre d'affaires annuel de son entreprise tourne autour de 500 millions de francs et que 1% des profits est versé à la fondation SuisseCare fondée l'automne dernier. Ses objectifs: venir en aide aux défavorisés, les malades et les chômeurs.

«C'est vrai, avoue Manfred Loer, que nous n'avons encore soutenu personne à ce jour. Mais il est très difficile de trouver des gens en difficulté en Suisse.» Et d'ajouter: «Les gens en détresse peuvent s'adresser à nous.» SuissePromotion a donc tourné le regard vers le Kosovo. Le patron admet que les camions ne sont pas partis pour le Kosovo mais pour l'Albanie. Les dons seront livrés à l'organisation Mère Teresa, basée à Tirana, qui assurera la distribution. Manfred Loer ne voit aucun mal à mentionner le nom de la société qui finance les activités humanitaires dans la publicité. Mais il s'emporte lorsque l'on évoque les conflits qu'il aurait eus avec plusieurs de ses clients. «Nos services juridiques traitent une dizaine d'affaires dans lesquels SuissePromotion est impliqué», affirme Mark Müller, secrétaire général de la Chambre immobilière genevoise. L'homme d'affaires, lui, jure qu'il donne toujours satisfaction à ses clients.