immigration

Une victoire qui gifle l’autre Suisse

L’UDC remporte seule contre tous une victoire énorme. Une période de grande incertitude s’ouvre avec l’Union européenne. Une partie des élites du pays est coupéede la Suisse des campagnes

Une victoire qui gifle l’autre Suisse

Immigration L’UDC remporte seule contre tous une victoire énorme

Une période de grande incertitude s’ouvre avec l’Union européenne

Une partie des élites du pays est coupéede la Suisse des campagnes

La Suisse rembobine le film de l’histoire. Le pays a choisi de reprendre le contrôle des frontières. C’est non à la libre circulation des personnes et le retour aux contingents de travailleurs européens. Un tournant historique dans la politique européenne de la Suisse, et qui aura des conséquences imprévisibles. La voie bilatérale devient désormais extrêmement difficile, a reconnu le président de la Confédération, Didier Burkhalter, sommé par l’UDC d’entamer des négociations avec l’UE.

Ironie du destin, le rapport des forces est le même que le 6 décembre 1992, lorsque peuple et cantons refusèrent l’adhésion à l’Espace économique européen: 50,3% de oui à l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse», 49,7% de non. Une Suisse coupée en deux. 19 526 voix de différence.

Même opposition entre villes et campagne, même fossé de sensibilité, quoiqu’amoindri, entre Suisse romande et Suisse alémanique. Seuls deux cantons, Zoug, de justesse, et Zurich, ont rejoint les cantons romands et Bâle-Ville en refusant de limiter l’immigration par des plafonds. Une fois de plus, ce sont les régions les moins touchées par l’immigration et la libre circulation qui ont marqué le plus nettement leur volonté de les maîtriser. Mais personne, au Conseil fédéral, n’a voulu approfondir les causes de cette nouvelle coupure entre régions linguistiques et entre villes et campagne.

Comme en 1992, c’est un Conseil fédéral véritablement sonné qui est apparu dimanche soir face aux caméras, cherchant à la fois des explications à ce désaveu populaire et tâtonnant pour définir un avenir qui lui échappe. Car c’est un vote de défiance vis-à-vis des autorités politiques et du monde économique, a reconnu Simonetta Sommaruga. Une victoire énorme pour l’UDC qui partait seule contre tous, Conseil fédéral, gouvernements cantonaux, partis politiques, associations économiques et patronales, syndicats.

Il y a trois semaines encore, un premier sondage ne donnait que 37% à l’initiative. La remontée est spectaculaire et la mobilisation des indécis aura surtout profité aux partisans de l’initiative. Car la participation élevée, 55,8%, reflète bien la vivacité du débat de ces dernières semaines.

Le choc est d’autant plus sévère pour le gouvernement et l’establishment politique que c’est la première fois, depuis 22 ans, que le peuple refuse des propositions d’ouverture. On est loin des 67,2% obtenus en 2000 par le premier paquet des accords bilatéraux, ou des 54,6% en faveur de la suppression des contrôles aux frontières, dans le cadre des accords Schengen-Dublin.

L’avenir des relations bilatérales de la Suisse avec l’UE dépend désormais des réactions de Bruxelles et des grandes capitales européennes, a bien fait comprendre le président de la Confédération, Didier Burkhalter. Qui aura évité de reprendre la formule du «dimanche noir» de feu le conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz. Le Conseil fédéral avait espéré une autre issue. «Il faut accepter le verdict de la majorité. Sur la base de la décision de ce dimanche, le Conseil fédéral examinera comment refonder les relations de la Suisse avec l’UE.»

Le malaise, la crainte d’être dépassé par une croissance démographique incontrôlable, l’ont emporté sur les considérations économiques et sur l’incertitude concernant les relations avec l’UE. Fait assez rare de la part d’un conseiller fédéral, la ministre de la Justice, Simonetta Sommaruga, s’est livrée à une autocritique sur le manque de perception des appréhensions et du trouble dans la population. Manifestement, le Conseil fédéral a découvert, lors de cette campagne, que «la croissance économique suisse n’est pas la valeur ultime des Suisses», mais peut être vécue comme un défi difficile à affronter par certains.

Ces dernières semaines, l’angoisse devant un prétendu «stress de la densité», face à la concurrence étrangère sur le marché du travail ou la saturation des infrastructures, a dominé les débats. La crainte d’une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, agitée par economiesuisse, a très peu pesé. D’une part, en raison d’une campagne d’economiesuisse très critiquée pour son manque de punch et sa distance avec les préoccupations de la population. D’autre part, en raison du très peu d’implication des grands et petits patrons, bien plus présents lorsqu’il s’agissait de s’opposer à l’initiative 1:12 sur les hauts revenus.

Que va-t-il se passer désormais? Didier Burkhalter va devoir entreprendre une tournée des capitales, sans doute à Berlin dès la semaine prochaine, pour expliquer le vote suisse et défendre la volonté populaire exprimée par la démocratie directe. Parallèlement, a annoncé la ministre de la Justice Simonetta Sommaruga, les travaux législatifs pour appliquer le nouvel article constitutionnel doivent aller vite. Objectif: soumettre un texte en consultation cette année encore. Didier Burkhalter, qui sait que rien ne pourra être adopté sans le soutien de l’UDC, a promis une collaboration très étroite avec les partis.

Le problème, c’est que l’UDC ne manifeste pas une très grande volonté de collaborer. L’initiative adoptée, elle entend désormais se satisfaire de veiller à son application intégrale. Et, d’abord, par la dénonciation de l’accord sur la libre circulation avec l’UE.

Quelle sera la hauteur du plafond, comment seront répartis les contingents, comment seront définies les priorités, selon quelles procédures? Le ministre n’en sait encore rien. Une chose est certaine, désormais, c’est Berne et non plus les entreprises qui décideront de l’attribution de la main-d’œuvre.

C’est la première fois depuis 22 ansque le peuple refusedes propositions d’ouverture

Publicité