En quinze ans d’existence, Action Innocence a sensibilisé plus de 200 000 écoliers romands aux risques d’Internet

Valérie Wertheimer, sa présidente, souhaiterait que le programme de l’association soit intégré dans le cursus scolaire

Elle aurait pu se contenter d’être la «femme de», à faire quelques apparitions dans les défilés de haute couture et les soirées de gala. Elle y participe régulièrement mais en tant que présidente d’Action Innocence. «Je n’ai pas à cacher que mon mari est l’un des deux propriétaires de la maison Chanel avec son frère. Mais je n’aime pas l’amalgame. Je suis Valérie, tout simplement», note avec une pointe d’agacement Valérie Wertheimer, qui a fondé il y a quinze ans Action Innocence, un organisme dont la mission est de préserver la dignité et l’intégrité des enfants sur Internet.

Tout a démarré en 1997, lors d’un voyage en Thaïlande. Un car de touristes européens s’arrête pour faire monter des enfants. Curieuse, elle se renseigne et apprend que ceux-ci avaient été «commandés» via Internet. C’était alors les balbutiements du Web. Ces images ne la quittent plus. De retour à Genève, elle décide d’agir et réunit des amis, des banquiers et des psychologues pour lancer Action Innocence. Son mari l’a également soutenue. «Il a surtout eu la générosité d’accepter mon choix. Action Innocence est aujourd’hui ma deuxième famille. Je suis devenue un courant d’air à la maison», souligne son ambassadrice, qui parvient, grâce à son carnet d’adresses, à réunir chaque année le gotha autour de sapins vendus aux enchères à l’occasion des traditionnelles soirées de Noël à Genève. Certains traversent l’Atlantique pour soutenir la cause. Cette vente aux enchères, suivie d’une grande soirée de gala bisannuelle, permet de récolter chaque année plus de 2 millions de francs.

Charismatique et énergique, Valérie Wertheimer se démène pour convaincre des donateurs et trouver des lots permettant de faire monter les enchères. «Chaque jour, je prends mon bâton de pèlerin et je me mets au travail. Ce n’est pas toujours évident, reconnaît-elle. Mon objectif est que notre programme de prévention puisse un jour entrer dans le cursus scolaire et qu’il soit pris en charge par les départements de l’instruction publique. Jusqu’à ce jour, l’Etat n’a jamais mis 1 franc dans notre programme de prévention.»

Action Innocence compte actuellement un comité de huit bénévoles et emploie 21 personnes, dont huit comédiens. L’équipe de prévention, composée de psychologues et d’éducateurs, intervient dans les établissements scolaires qui en ont fait la demande. Dans le canton de Neuchâtel, cela se fait systématiquement, tout comme à Genève. L’ONG a développé un véritable programme de prévention, expliquant aux enfants comment cibler leurs recherches, décrypter ce qu’ils lisent sur Internet et se prémunir des dangers. «Si nous avons réussi à sauver quinze enfants en quinze ans, je suis contente», affirme-t-elle en lançant, dans son bureau à Genève, un regard complice à sa collaboratrice et directrice générale, Tiziana Bellucci.

Archétype de l’élégance parisienne, Valérie Wertheimer n’a pas baigné dans la technologie. Fille unique un peu rebelle, née en 1948 dans une famille bourgeoise, elle a été scolarisée chez les Oblates de l’Assomption, une congrégation religieuse catholique. «J’ai eu une éducation très stricte et cadrée. Quand on a toujours tendance à «ramener sa fraise», ce n’est pas évident. Mais grâce à ces religieuses en spartiates, j’ai eu mon bac philo, lance-t-elle avec franchise. Elles m’ont donné le goût du labeur jusqu’au-boutiste.»

Elle abandonnera pourtant vite ses études de droit pour organiser, non pas des soirées de gala, mais des voyages d’affaires. C’est ainsi qu’elle rencontre son mari, à l’âge de 29 ans, avec qui elle aura deux enfants. Elle vivra alors au Mexique avant de s’établir à Genève et de lancer, il y a quinze ans, Action Innocence.

A ce jour, l’association a sensibilisé plus de 200 000 écoliers romands. «97% des jeunes âgés de 12 à 19 ans possèdent un smartphone. Ceux-ci sont d’ailleurs plus utilisés pour leur accès à Internet que pour leur fonction de téléphonie, rappelle Valérie Wertheimer, elle-même grand-mère de deux petits-enfants de 4 ans et 9 mois. En intervenant dans les écoles, nous constatons qu’un enfant sur deux a été confronté à des images inadaptées pour son âge, voire pornographiques. Certains y sont quasiment biberonnés, avec pour conséquence une banalisation des pratiques vues sur Internet, une image de la femme dégradée ou un comportement sexuel précoce.»

Ce qui la préoccupe actuellement, c’est le cyberharcèlement entre jeunes, via les réseaux sociaux. «Le phénomène prend de plus en plus d’ampleur et crée d’importants dégâts. On s’expose, on se dénude, on insulte, on harcèle. Ce n’est plus tolérable. Le monde actuel est certes très connecté mais il faut des valeurs et des repères. On ne peut pas offrir de la technologie sans éducation.» L’association reçoit régulièrement des appels de parents désemparés par le comportement de leur progéniture. Ils ne comprennent pas les outils qu’utilisent leurs enfants ou sont démunis face à des situations de harcèlement sur les réseaux sociaux. «C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que les parents ne savent pas comment accompagner leurs enfants», explique-t-elle.

Action Innocence essaie de leur donner des pistes et informe les enfants des dangers qu’ils peuvent rencontrer. L’ONG a développé une véritable stratégie parentale pour allier le savoir-faire des plus jeunes au savoir-être des adultes. «Il s’agit de rétablir un pont entre les générations. Eduquer son enfant, c’est aussi l’accompagner dans sa découverte d’Internet et s’intéresser à ce qu’il y fait», explique-t-elle. A cet effet, Action Innocence a lancé différentes plateformes, adressées aux parents (www.filtra.info), aux enfants (www.netcity.org) et aux adolescents (www.surferprudent.org) ainsi qu’une application gratuite (diagnosTIC) qui permet de faire le point sur l’équipement technologique d’une famille tout en proposant des contrôles parentaux. Le travail d’Action Innocence a aussi permis d’interpeller des milliers d’individus impliqués dans le trafic de fichiers pédopornographiques. L’ONG travaille en effet avec les services de police en Suisse et en Europe. Elle a notamment développé un logiciel permettant de traquer les internautes diffusant du matériel pédophile sur Internet. «Rien qu’en Suisse, chaque jour, des milliers de personnes s’échangent ce type d’images, s’inquiète Valérie Wertheimer. Notre logiciel permet de traquer la diffusion et l’échange de fichiers sur des réseaux de partage de fichiers (peer to peer).»

«On ne peut pas offrir de la technologie sans éducation»