Parlez de Jon Postel et de Vinton Cerf à Rosa Delgado, et le visage de cette énergique Péruvienne s'illumine. Le second de ces deux gourous à l'origine de la création du Réseau a sa photo dans le bureau genevois de la responsable des activités Internet de la Société internationale de transport aérien, dont elle est membre depuis sept ans. En face, il y a un «tableau historique», où elle a couché les premières hypothèses de ce que pourrait apporter un nom de domaine à l'industrie aéronautique.

C'était en août dernier, après la réunion de Yokohama au cours de laquelle l'Icann (l'organisme qui gère l'attribution des adresses et des noms de domaine sur le Net) a accepté le principe de l'élargissement du système d'adressage. 50 000 dollars et trois mois plus tard, le 16 novembre exactement, jour de son anniversaire, Rosa Delgado a eu exactement trois minutes pour présenter son projet et essayer de décrocher «un nouveau nom de domaine». Elle l'a eu. Le «.aero» qu'elle a présenté fait partie de la première vague d'extension du système d'adressage du Net: sept TLDs («top level domain names») qui s'ajouteront en 2001 aux sept domaines originaux («.com», «.net», «.org», «.edu», «.gov», «.mil», «.int»).

Le Temps: Le domaine «.aero» fait partie des extensions fermées, avec «.coop», «.pro», «.museum», à opposer aux «ouvertes» «.biz», «.info», «.name». Quelle est la différence entre ces deux systèmes?

Rosa Delgado: N'importe qui devrait pouvoir acheter un domaine «.info» alors que le «.aero» sera réservé à l'industrie aéronautique. En revanche, il sera utilisé par le grand public.

– Comment comptez-vous le développer?

– Le «.aero» n'aura rien à voir avec le «.com». Aujourd'hui, les noms de domaine peuvent être assimilés à des marques alors que nous désirons développer des services. Nous voudrions que les acteurs de l'industrie

aéronautique disposent de noms de second niveau afin qu'ils construisent des applications utiles. L'aéroport John Fitzgerald Kennedy à New York, par exemple, aura «jfk.aero». Mais il devra pouvoir offrir différents services

comme «lost-luggage.jfk.aero» pour les bagages perdus ou «schedule.jfk.aero» pour les horaires.

– La plupart des compagnies et des aéroports ont déjà leur domaine en «.com». A multiplier les noms, ne risque-t-on pas la confusion?

– Je ne pense pas. Surtout que l'on peut créer des alias et regrouper ces services sous des adresses «.com». Quant aux sociétés elles-mêmes, je crois qu'elles auront intérêt à être identifiées comme membres de la communauté à laquelle elles appartiennent. Nous ne prétendons pas que toutes abandonnent leurs sites actuels.

– D'un point de vue administratif, où en êtes-vous?

– Nous finalisons nos discussions avec l'Icann pour arriver à un accord final dans les semaines à venir. L'Icann a entamé des négociations avec chaque groupe qui a reçu la gestion d'une extension, alors cela prend du temps. On nous a donné un nom dont nous ne sommes pas encore propriétaires, ce qui est problématique. Fin janvier, nous commencerons à travailler avec les organisations de l'industrie aéronautique pour arriver à proposer nos services en juillet-août. Chaque domaine coûtera entre 50 et 100 dollars par année. Nous attendons entre 100 000 et 300 000 clients. Il y a certes un peu de retard, mais tous les gestionnaires des nouveaux TLDs sont en train de réviser leurs plans initiaux.

– Le processus d'extension des noms de domaine vous a souri. Mais étiez-vous d'accord avec le principe?

– Oui. L'extension était nécessaire. La valeur du «.com» est quasi nulle. En novembre, j'ai même entendu quelqu'un dire que c'était un accident du Net. En 1993, au début de l'ouverture du Réseau au public, la grande masse des utilisateurs était des universitaires. On avait donc laissé le «.com» aux applications strictement commerciales avec un peu de dédain et on l'avait donné à gérer à NSI, une petite société qui enregistrait trois noms par jour. Aujourd'hui, NSI est devenu un monstre qui reçoit 30 000 demandes d'inscription quotidiennes. Absolument tout le monde est dans le domaine «.com». Pour corriger cela, il faut construire des communautés internationales, ce que permet la multiplication des TLDs. Autre avantage: cela met fin au monopole de NSI. Liée au gouvernement américain, elle a été la seule à pouvoir enregistrer des domaines «.com» jusqu'à l'automne 1998. Les Etats-Unis avaient un pouvoir trop important. Aujourd'hui encore, la décision d'ajouter des TLDs a dû être approuvée aussi bien par l'Icann que par le Département du commerce américain. Et NSI a encore la mainmise sur les «route servers», éléments essentiels de la bonne marche du Net.