L’endroit ne pourrait mieux porter son nom. D’un côté, les Grands Plats de Bise, de l’autre les Grands Plats de Vent, dans un pli du Jura, côté Marchairuz, à 1260 m d’altitude. Avec son mur de pierres sèches au milieu et ses chalets où l’on fait le fromage, cet ample pâturage tient à distance les masses noires de la forêt. C’est le paysage jurassien typique, tel qu’il a été façonné depuis des ­siècles par l’activité humaine. Tel qu’on l’érige volontiers aujour­d’hui en sanctuaire.

C’est ici que la vallée de Joux veut dresser ses éoliennes. Sept machines plantées tous les 300 mètres et censées fournir presque autant d’énergie que la région en consomme, entre 40 et 50 millions de kWh. L’investissement se monte à 60 millions. Alain Bourqui, qui porte le projet au quotidien en tant que directeur de la Société électrique de la vallée de Joux, la SEVJ, fait l’article: «Il y a du vent, une route, un réseau électrique, personne à la ronde, que demander de plus!»

«Déjà qu’on a laissé s’échapper l’eau…»

Alain Bourqui est né en plaine, mais depuis qu’il vit dans le coin il en a bien intégré la mentalité: «Ce que nous voulons, c’est produire notre propre énergie, être complètement autonomes.» Que l’autonomie en matière de courant soit une notion toute relative lorsqu’on est rattaché au réseau européen ne change rien à l’affaire. Pour ce libéral opposé à la libéralisation de l’électricité, Eol­joux est «un projet de Combiers pour les Combiers». «Déjà qu’on a laissé s’échapper l’eau…» La production de force hydraulique est aux mains de la Romande Energie. Et, juste de l’autre côté du Mollendruz, ce sont les Services industriels de Zurich qui ont pris position pour capter le vent.

L’aventure d’Eoljoux a commencé en 2005. Laurent Reymondin, président de la SEVJ et municipal au Chenit, avait travaillé à l’Office fédéral de l’énergie. On connaissait son directeur, Walter Steinmann. L’idée première de planter une seule éolienne au Marchairuz s’élargit vite. On renonce aux crêtes, plus productives mais trop sensibles, et l’on prévoit dix machines, réparties entre les Grands Plats et les Prés de Bière.

Les terrains appartiennent à la commune du Chenit. On échappera donc à la surenchère à laquelle, ailleurs, les promoteurs se livrent auprès des propriétaires privés. La Ville de Lausanne, qui possède l’alpage des Amburnex, tout proche, entre dans le jeu. La petite entreprise locale de distribution, sans aucune expérience de production, est ravie d’avoir à ses côtés les Services industriels de la capitale, qui eux sont actifs dans l’éolien depuis ses débuts dans la plaine du Rhône. Le projet est confié au bureau d’ingénieurs lausannois KohleNusbaumer, que l’on retrouve notamment en ce moment sur le site jurassien du Peuchapatte.

Un opposant déclaré, un résolu, un tenace

Les électriciens de la Vallée pensent faire les choses au mieux. Les autorités des trois communes, qui possèdent la société, sont sollicitées. Les conseils communaux votent à l’unanimité des résolutions de soutien. Les milieux économiques applaudissent. On consulte un éminent spécialiste français du grand tétras. On invite les associations de protection de la nature à accompagner le projet. Celles-ci gardent leurs distances, mais on ne s’inquiète pas trop. De plusieurs séances d’information, on déduit que le public suit avec enthousiasme.

La perspective de toucher les subventions fédérales, à travers la rétribution à prix coûtant (RPC), va doper les promoteurs. Les 9 millions de francs par an attendus permettront de compenser le surcoût de cette électricité neuve. Cela laisse espérer à terme pour les consommateurs de la Vallée des prix localement maîtrisés et avantageux. Entre la gauche et la droite, c’est pour une fois l’union sacrée. La conseillère nationale socialiste Josiane Aubert est 100% acquise à la cause. On compte sur cette fille de la région pour défendre sur la scène fédérale le projet soutenu par toute la Vallée.

Toute la Vallée? Il y a en tout cas un opposant déclaré. Un résolu, un tenace. C’est Gérard Vuffray, l’ingénieur agronome qui s’est installé il y a trente ans au Séchey. Aujourd’hui, il a la soixantaine, la barbe épaisse, des Birkenstock. Il est connu comme le loup blanc. «C’est lui qui est toujours contre tout», vous explique-t-on. Lui rejette cette étiquette de Neinsager, déplore presque de devoir jouer les critiques alors que ce devrait être le rôle du canton. Son groupe d’amis de la nature compte une trentaine de membres mais il admet que pour l’instant il clame dans le désert. Lors d’une séance d’information, dans la salle comble du Casino du Brassus, il s’est fait siffler: «Les gens se sentent coupables de ne rien faire pour les énergies renouvelables.»

Le contestataire solitaire est pourtant loin d’être un ermite. Il siège dans des commissions cantonales, au comité central de Pro Natura. Il donne l’alerte. Cette fois, le mal est considérable. Pro Natura a fait de l’opposition au projet une question de principe: les sites inscrits à l’Inventaire fédéral des paysages (IFP) sont intouchables, y déroger serait un dangereux précédent. «Les villes jouent leur rôle, les régions de montagne doivent jouer le leur», scande Michel Bongard, qui organise depuis trois ans, de son bureau de la Riviera, les combats de Pro Natura Vaud.

La tentation de jouer sur le flou

Car voilà bien ce qu’on pourrait demander de plus au projet Eol­joux: qu’il ne soit pas niché au cœur d’un paysage protégé. Certains cantons ont exclu d’emblée les sites IFP des zones éolisables. Faute d’anticipation, le canton se trouve dans la situation désagréable de devoir prendre position sur des projets déjà bien ficelés. Comment défendre celui-ci, malgré ce que les défenseurs du paysage tiennent pour un vice de naissance? C’est la question qui se pose dès lors à ses promoteurs, ainsi qu’à la conseillère d’Etat radicale Jacqueline de Quattro, responsable de l’environnement au gouvernement vaudois.

La première tentation est de jouer sur le flou qui entoure le degré de protection lié à cet inventaire: éoliennes et IFP ne seraient pas incompatibles. C’est le pari de départ des électriciens de la Vallée, qui ont écarté toutes les mises en garde sous prétexte qu’ils ne font «qu’emprunter le paysage pour 25 ou 30 ans», au profit d’un projet d’intérêt prépondérant. Mais, dans la réflexion cantonale, cette option paraît vite politiquement intenable, de nature à mener tout droit devant les tribunaux.

Un troc pour sauver le projet?

Au Conseil national, Josiane Aubert consulte le camarade lausannois Roger Nordmann. Le spécialiste socialiste des énergies renouvelables a toujours plus d’un tour dans son sac. Il conseille de renoncer aux trois éoliennes prévues côté Amburnex, trop profondément enclavées dans le territoire réservé. Quant aux sept machines prévues aux Grands Plats, il faut les sortir de la zone sensible en demandant une modification du périmètre IFP.

On propose un troc: les 180 hectares soustraits à l’inventaire fédéral seront compensés par 450 ha, à trouver dans une zone voisine puisque pratiquement tout le territoire de la Vallée est sous protection. Promoteurs et services cantonaux travaillent actuellement à peaufiner la demande, qui devrait être transmise à Berne ces prochaines semaines. Le Conseil d’Etat a clarifié entre-temps sa position: si Berne dit non, le projet sera mort. Les défenseurs de l’environnement sont pour l’heure tenus dans l’ignorance de ce projet d’échange.

Ailleurs, sur les crêtes du Jura, les projets d’éoliennes qui se multiplient dans le désordre inquiètent désormais plus qu’ils ne ­séduisent; ils nourrissent les oppositions. La vallée vaudoise, elle, ne semble pas touchée. «On m’arrête dans la rue pour me demander quand ces éoliennes seront enfin posées», assure Alain Bourqui. «Je ne suis pas quelqu’un qui salope le paysage, la preuve!» La compagnie consacre ses dividendes à l’enterrement des lignes électriques et son directeur montre avec fierté les photos «avant et après». On a ainsi fait disparaître du paysage les poteaux qui alimentaient le chalet des Grands Plats de Bise. Là où il y aura demain des moulins à vent hauts de 180 m…

Sur les lèvres d’Eric Duruz, le directeur de l’association de développement économique, l’argumentation est rodée: «Beaucoup de citadins se donnent bonne conscience en voulant protéger la campagne. Il faut savoir que la Vallée ne figure pas seulement à l’IFP. Elle abrite aussi un district franc de chasse, un marais protégé et devrait rejoindre bientôt le réseau européen Emeraude pour la biodiversité. Beaucoup de concessions à la protection de la nature, sans retour d’ascenseur.»

Tout à son enthousiasme, Alain Bourqui soigne ces jours des contacts «exploratoires» avec les autorités locales du pays voisin, au sujet d’un éventuel prolongement du parc éolien côté français. Gérard Vuffray, lui, entraîne le journaliste sur le terrain et sous la pluie pour arpenter, de part et d’autre de la frontière, les hectares du sacrifice. Il ne tient pas à argumenter sur le nombre, la hauteur, l’esthétique, les oiseaux. Le paysage à ses yeux parle de lui-même.

Dans les clairières du Jorat

Justement, sur le pâturage, un couple domicilié au Sentier est venu voir de plus près. Non, non, ils n’ont rien contre le projet. Mais ils ne s’étaient pas rendu compte que leur chalet, situé sur la commune d’Arzier, allait se retrouver dans l’ombre et le bruit de la septième éolienne. Carte en mains, ils cherchent en vain au sol les piquets censés indiquer le futur emplacement des turbines.

A Lausanne, l’écologiste Jean-Yves Pidoux, directeur des Services industriels, confirme que le sujet des éoliennes est particulièrement douloureux pour les Verts. Et personnellement? «Je ne dirai pas que je n’ai pas d’états d’âme, mais l’ennemi principal c’est la production d’énergie qui pollue et laisse des déchets.» Dans la ruée vers le vent, Lausanne s’intéresse déjà à une nouvelle région, une de plus, les clairières du Jorat.