La rédaction de la revue Les Inrockuptibles a décidé de ne pas distribuer à ses abonnés son numéro d'été. Dans une lettre à leur attention, elle s'explique en invoquant la crainte d'une saisie judiciaire. Motif: le numéro en question aborde un sujet qui pourrait «heurter la sensibilité» des plus jeunes. Pour la vente en kiosque, toutes les précautions ont été prises. La couverture est frappée d'un grand X rouge, l'exemplaire est emballé sous cellophane et sa vente est interdite aux mineurs. La bible des jeunes intellectuels parisiens parle donc de sexe.

Sur pas moins de 50 pages, la culture porno est explorée en long, en large, et en travers. Le dossier s'ouvre sur un entretien avec la réalisatrice Catherine Breillat à propos de son dernier film, Romance, dans lequel joue Rocco Siffredi, hardeur réputé. Suivent, entre autres, un portrait de Marc Dorcel, producteur et réalisateur de films qu'il rechigne à appeler «pornographiques», un reportage d'une profonde tristesse dans un chalet à partouze, et une introduction à l'univers de ce sous-genre du X que constituent les films amateurs.

Mais les Inrocks n'oublient pas qu'ils se veulent un titre à caractère culturel. Plusieurs articles sont consacrés aux liens entre art contemporain et pornographie. Ainsi, on y rappelle, (im)pertinemment, que «dans cul, il y a culture». «Par endroits, explique-t-on encore, l'art contemporain de ces trente dernières années pourrait ressembler à un vaste sex-shop», et le journaliste d'argumenter, avec force photos à l'appui.

«A notre connaissance, c'est la première fois qu'un journal généraliste se place volontairement sous interdiction de vente aux mineurs, avance Sylvain Bourmeau, rédacteur en chef adjoint. Nous savons pourtant que nos lecteurs réguliers sont intellectuellement à même de lire ce dossier. La lecture des Inrockuptibles demande une certaine maturité. Notre lectorat commence à être significatif autour de 17 ans.» Seuls les abonnés qui résident dans un pays où le magazine n'est pas disponible en kiosque ont réagi. De toute façon, à titre de compensation, les 15 000 abonnés recevront deux numéros gratuits.

«Dans ce dossier, poursuit Sylvain Bourmeau, nous avons tenté de comprendre pourquoi le X fait partie de la culture d'aujourd'hui. Nous ne voulions pas adopter un point de vue moral, ni être originaux ou provocateurs à tout prix, même si nous avons conscience que le porno est un des derniers tabous. Pour nous, il s'agit d'un sujet comme un autre. Nous parlons d'artistes qui nous intéressent et qui intègrent des images pornographiques dans leur travail, sans forcément en produire. Ce dossier nous a renforcés dans notre conviction qu'entre l'art et le X, les frontières sont floues.»