«Un bon pédologue est un pédologue sale…». Présidente de la Société suisse de pédologie (l’étude des sols) et collaboratrice scientifique à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), Elena Havlicek a de toute évidence beaucoup de talent. En quelques minutes passées à rafraîchir l’ancien mur d’exploitation d’une tourbière, elle s’est couverte de boue. Et cela ne lui suffit pas. Loin de se décourager, elle continue à peller la terre, les pieds dans l’eau, toujours plus profondément.

«Voyez cette couleur! Respirez ce parfum! Goûtez ce moelleux!» La pédologue parle du sol où elle s’enfonce maintenant jusqu’au cou comme d’autres décrivent un grand cru versé au fond d’un verre. Avec un mélange de sensualité et d’enthousiasme communicatif. Et de fait, l’ancienne tourbière des Verrières qu’elle explore cet après-midi est un vrai bonheur. Pour les yeux d’abord, avec son profil sombre sans la moindre trace de roche. Pour les oreilles ensuite, avec l’étrange bruit étouffé qu’il renvoie à chaque coup de pelle. Pour l’odorat encore, avec ce léger arôme de putréfaction. Pour le toucher enfin, avec sa pâte pneumatique. Ah! marcher dessus en s’y enfonçant comme dans un tapis de l’Hôtel Plaza, en le sentant frissonner et rebondir à chaque pas, au moindre mouvement!

Qu’il est loin le sol alluvial découvert il y a quelques jours sur les bords de l’Allondon! La tourbe des Verrières semble en représenter l’exact opposé. Autant le premier était sec, autant la seconde est humide. Autant le premier était friable, autant la seconde est compacte. Autant le premier était encombré de pierres, autant la seconde, concentré de matière organique, en est totalement dépourvue. Par quel tour de la nature, deux sols peuvent-ils être si différents?

C’est que les tourbières n’appartiennent pas à la mê­me lignée que les sols ordinaires. Elles descendent bien de la vie comme tous les autres – «Sans vie, pas de sol», répète Elena Havlicek. Mais elles ne proviennent pas en parallèle de la roche. Elles sont issues de… l’eau.

Tout commence par un soubassement rocheux imperméable en forme de cuvette et, dans cette cuvette, de l’eau. Et tout continue par l’arrivée de végétation sous forme de roseaux. Quand ces végétaux périssent, ils s’allongent dans l’onde et là, en l’absence d’oxygène et d’organismes décomposeurs comme les vers, les insectes ou les bactéries, ils s’accumulent lentement, à raison d’un millimètre par année, jusqu’à atteindre la surface et même la dépasser. En formant un sol pudding, moitié liquide, moitié solide.

Le profil rafraîchi par Elena Havlicek se révèle, sous son apparence austère, extraordinairement bavard. Grâce au pouvoir de conservation de l’eau (eau dont il est imbibé), il raconte par exemple le lointain passé des plantes de la région. La pédologue déniche une rondelle de branche à un mètre de profondeur? Elle peut affirmer sans trop de risque de se tromper que le végétal s’est incrusté dans la tourbe il y a un millénaire environ et en déduire que son espèce poussait là au milieu du Moyen Age.

La tourbière affiche aussi deux bruns distincts. Un brun plus foncé en bas, là où le sol a prospéré grâce à l’eau «basique» de la cuvette (les pédologues nomment cette partie le bas marais). Et un brun plus clair en haut, là où il s’est formé avec l’eau de pluie, plus acide (c’est le haut marais). Chaque moitié possède sa propre végétation, adaptée à des conditions spécifiques et, dans un cas comme dans l’autre, très difficiles.

La nature a de la ressource cependant. Le haut marais man­que d’éléments nutritifs? Il attire les plantes carnivores, capables de trouver leur alimentation… dans le ciel. Comme tout milieu pauvre, la tourbière est le royaume de la débrouillardise. Elle a elle-même donné l’exemple, d’ail­leurs, en survivant contre toute attente de verdure et d’eau fraîche.

La semaine prochaine:fromages exceptionnels,

la Tête de Moine