« Un recueil paru sous le titre J’ai aussi le droit d’exister rassemble cinq textes de l’évêque anglican noir Desmond Tutu, Prix Nobel de la paix 1984. Nous reproduisons ci-dessous l’extrait d’un exposé intitulé «L’Afrique australe survivra-t-elle?», datant de 1977. […]

«[…] Voilà, mes amis, le point crucial de la situation en Afrique australe: partout nous voyons une minorité de Blancs disposant de la plupart des bonnes choses de la vie, jouissant d’un pouvoir extraordinaire sur le plan économique aussi bien que politique, et qui disposent de la vie d’une vaste majorité noire comme s’ils étaient Dieu. Ces Blancs ont presque un pouvoir de vie et de mort sur leurs concitoyens, ou demi-concitoyens.

Des cadres dirigeants ont peut-être fini par se convaincre eux-mêmes, tellement ils l’ont souvent répété, que le danger pour la sécurité de l’Afrique du Sud ne se trouve pas dans une situation interne immorale et injustifiable, mais bien plutôt dans le risque d’incursions imminentes menées par le communisme international. En s’érigeant ainsi comme un bastion contre l’avance inexorable de cet ennemi public numéro un, ils ont souvent réussi à berner les Etats-Unis en particulier. […]

Il y a des définitions très larges du terrorisme, de la trahison, même du communisme, qui ne pourraient être admises dans aucune autre partie du monde libre, monde auquel l’Afrique du Sud prétend appartenir. Si bien qu’une manifestation pacifique d’écoliers peut être dispersée à coups de feu par la police, sans qu’il y ait une vraie levée de boucliers par beaucoup de parents blancs contre une action si outrageuse. […]

Pour ceux d’entre nous qui avons fait l’expérience, même de façon très atténuée, de ce que cela veut dire d’être Noirs et désavantagés en Afrique du Sud, ce qui surprend c’est que le soulèvement a mis si longtemps à venir. Ce qui surprend, c’est que les Noirs puissent désirer encore sincèrement parler aux Blancs. […]

Mais cela ne peut pas durer toujours. Face à l’arrogance et à l’intransigeance des Blancs, les Noirs deviennent toujours plus remplis de haine. »