L’espoir, le changement, le dialogue, une autre manière de faire de la politique. C’est sur ces promesses que les Américains avaient remis les clés de la Maison-Blanche à un jeune néophyte, pratiquement inconnu jusque-là. Après Bill Clinton puis, surtout, après George Bush, le système politique américain semblait à ce point bloqué que les attentes les plus folles ont servi de formidable caisse de résonance à ces promesses. L’impatience n’a cessé de croître. Puis, à mesure que s’établissaient les premiers bilans (le premier mois, les cent premiers jours, la première année…) les attentes sont en partie retombées, laissant la place à une certaine déception.

Aujourd’hui, après quinze mois de présidence, Barack Obama a tenu parole. Seulement en partie, pourtant, et en se voyant forcé d’admettre que ses promesses étaient antinomiques par essence: oui, il a introduit le changement en faisant passer, au terme d’une lutte épique, un changement social indispensable à l’Amérique, contre lequel sept présidents s’étaient cassé les dents avant lui. Même s’ils ont été dramatisés à outrance, les défis que soulevait cette réforme de l’assurance maladie sont bel et bien fondamentaux. Et Ted Kennedy, l’ancien sénateur qui avait passé une partie de sa vie à défendre un projet plus juste n’était pas le seul à présenter l’enjeu comme une «question morale».

Mais pour enfanter ce changement, Obama n’a pas modifié les règles du jeu, comme il l’avait également garanti. Il s’est montré le plus habile, le plus futé, le plus roublard aussi, pour tirer avantage des règles dont il a hérité. La victoire du président, comme l’avait déjà été son arrivée à la Maison-Blanche après l’interminable jeu de Mikado entrepris contre Hillary Clinton et John McCain, est un mélange de convictions menées à leur terme et de maestria politique. Un angélisme feint cachant une détermination presque obstinée. Cet alliage a de quoi laisser l’opposition désemparée, mais il peut aussi coûter cher à son auteur, alors que le paysage politique américain est désormais réduit à deux armées hostiles qui se font face.

Quel voyage! Quel suspense terminé dimanche par le vote au couteau à la Chambre des représentants! Il y a un mois, plus personne n’aurait parié un seul cent sur la réussite de cette réforme destinée à ouvrir la porte du système médical à des dizaines de millions d’Américains qui en étaient jusqu’ici en grande partie privés. Les démocrates venaient de perdre le siège du Massachusetts qu’ils détenaient depuis un demi-siècle et, du même coup, la «super-majorité» dont ils disposaient au Sénat. Les cotes de popularité dégringolaient et les Américains, lassés des querelles politiques et effrayés des conséquences de la crise économique, s’accrochaient à ce qui leur reste plutôt qu’à des nouveaux espoirs évanescents. La réforme du système de la santé, ils n’en voulaient plus. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras: à choisir, face à la menace d’un système «socialiste» fait d’obligation de contracter une assurance, de hausse des primes et d’interventions de l’Etat, ils préféraient leur système imparfait. Que la Maison-Blanche et les politiciens de Washington s’occupent plutôt de l’emploi, de l’emploi, ou de l’emploi.

Devant ces réticences, Obama aurait pu tourner le dos à l’idéal de la solidarité et remettre cette réforme à des lendemains meilleurs. Mais il a plutôt choisi de foncer tête baissée contre l’avis des électeurs, de son propre parti, et d’une partie de son entourage. La réunion en février, hors des murs du Congrès, où il a sermonné en direct les ténors de l’opposition réduits au rôle d’élèves indisciplinés? Un coup de maître, qui l’a replacé au centre du jeu et qui a mis en lumière l’obstructionnisme stérile de ses adversaires. Ces derniers jours, le président a traqué personnellement plus de 60 élus de son propre camp pour infléchir leur vote. Tandis que les congressmen faisaient le dos rond, il a retrouvé le ton de campagne, électrisant des foules (soigneusement choisies) pour inverser le courant.

D’autres petits arrangements conclus au passage, avec la complicité active de Nancy Pelosi, la speaker de la Chambre, sont moins glorieux. Comme les concessions financières faites à des élus du Tennessee, de Californie, de Floride, pour «acheter» leur vote. Ou surtout, comme le «marché» passé avec les quelques opposants à l’avortement que compte le Parti démocrate, au risque pour le président de se passer les menottes à tout jamais sur cette question.

«Voilà à quoi ressemble le changement», disait un Obama fatigué mais triomphant aux alentours de minuit, savourant sa première réelle victoire en tant que président. Et en ajoutant, au risque de maquiller un peu la réalité: «Cette nuit, alors que tous les commentateurs estimaient que ce n’était plus possible, nous nous sommes élevés au-dessus du poids de notre système politique.»

Barack Obama a-t-il en partie vendu son âme pour donner ce sentiment d’«élévation»? Avait-il seulement le choix, tandis que ses adversaires républicains – et leurs relais au sein du mouvement du Tea Party – avaient tout misé sur le fait que leur opposition frontale se transformerait en prison insurmontable pour le président? Dans l’immédiat, ce ne sont pas tant ces considérations qui vont préoccuper les Américains. Alors que la question de la santé s’est transformée de plus en plus en une lutte de fantasmes, la Maison-Blanche compte désormais sur les retombées concrètes de la réforme pour convaincre les électeurs réticents. Très vite, un assureur ne pourra plus exclure un malade au prétexte qu’il était «prédisposé» à attraper cette maladie (lire ci-dessous). De même, tous les enfants américains, y compris ceux des membres du Tea Party, auront le droit de rester sous la couverture santé de leurs parents, même après avoir atteint leur majorité. Avant les élections de novembre, les Américains ont sept mois pour se laisser corrompre par ce goût nouveau de «socialisme»…

Barack Obama a plutôt choisi de foncer tête baissée contre l’avis des électeurs, de son propre parti et d’une partie de son entourage