Grande-Bretagne

Victoria et le désir de Suisse, à tout prix

La reine se rend en Suisse en 1868 pour passer son deuil et oublier les tracas de la politique britannique. Son séjour entouré de la plus grande discrétion aura valeur de thérapie

Le 7 août 1868, la reine Victoria s’installe à la pension Wallis, à une demi-heure de mulet de Lucerne, dans une grande bâtisse bourgeoise au flanc du Gutsch. Elle réalise un rêve de plusieurs années: se mettre dans les pas de son défunt mari, venu en Suisse de son vivant et intarissable sur ses merveilles. Son deuil est pénible. Sept ans après la séparation, le chagrin lui rend son métier de reine insupportable. Londres l’étouffe. Elle quitte fréquemment la capitale pour se réfugier dans son château en Ecosse. A 49 ans, mère de neuf enfants, elle règne sur près d’un quart de la population mondiale. Sans Albert, elle ne vient pas à bout de ses obligations. Ses sujets se plaignent de ses absences répétées. Mais il lui faut de l’air, du temps, des vacances.

Un séjour longuement mûri

En août 1865 déjà, elle a évoqué le besoin de «passer quatre semaines dans un endroit complètement calme en Suisse». En 1867, le projet a pris forme secrètement. Un gîte idéal a été trouvé, confortable et discret, propriété d’un lithographe anglais reconverti dans l’hôtellerie.

Mais 1867 est une année tumultueuse. Les cabinets se succèdent, les libéraux font la vie dure aux conservateurs, la perspective des élections générales laisse planer l’incertitude. La reine est excédée, mais requise pour manifester la continuité du royaume. Elle n’en planifie pas moins son voyage en Suisse, appuyée par son médecin, dans l’angoisse d’avoir à l’annuler au dernier moment.

En toute discrétion

Victoria se sent rassurée en février 1868 lorsque Benjamin Disraeli, un homme politique en qui elle a toute confiance, prend le poste de premier ministre. Son voyage en Suisse est peut-être sauvé. Les débats au parlement sont violents entre Disraeli et Gladstone, le chef de l’opposition libérale, que la reine n’aime pas: «Il s’adresse toujours à moi comme si j’étais un public de meeting!» En mars, son fils est blessé dans un attentat en Australie. En avril, une expédition militaire est lancée pour libérer les otages britanniques détenus par le roi d’Abyssinie. Pire, en mai, tandis qu’elle s’est une fois échappée en Ecosse, un député évoque publiquement son abdication. L’opprobre s’abat sur l’insolent mais Victoria est choquée. «Sans doute veulent-ils que la Reine soit toujours à Londres à leur convenance, écrit-elle à Disraeli, mais elle ne peut pas. Sa bonne apparence est trompeuse, personne ne peut savoir combien elle souffre.»

A travers tous ces événements, Victoria suit les préparatifs secrets de son voyage. La Suisse, la Suisse à tout prix. Le plus grand défi est la discrétion. Pour traverser la moitié de l’Europe sans attirer l’attention, la reine se déplacera sous le nom de comtesse de Kent. Il lui est impossible de s’absenter un mois anonymement, mais elle fait savoir à tous les protocoles qu’elle sera «incognita», c’est-à-dire dépourvue des attributs royaux auxquels les Etats se doivent de rendre cérémonie. Napoléon III prêtera son train personnel pour la traversée de la France mais ne viendra pas saluer la reine à Paris. Le Conseil fédéral, le Conseil d’Etat lucernois, les autorités municipales seront avertis de sa venue mais se tiendront loin d’elle. Le public lui-même, informé et dévoré de curiosité, gardera une distance polie. Le Times du 7 août le prie de bien se tenir.

Et la voici enfin, cette comtesse de Kent, accompagnée de trois de ses enfants, d’un personnel réduit à une quinzaine de personnes, munie de ses équipages, de son propre lit et de son service à thé, à la fenêtre de la pension Wallis, devant le paysage mille fois rêvé. Comme tous les Anglais qui se pressent ces années-là en Suisse, elle n’en revient pas: «Je n’arrivais pas à croire que c’était réel», écrit-elle. Ce soir-là, elle est même gratifiée d’un splendide coucher de soleil: «L’ensemble était illuminé par ce qui s’appelle ici «Alpenglühen». C’était glorieux et la soirée était fraîche. Après le dîner, nous nous sommes assis dehors pour regarder la ville.»

Le séjour dure quatre semaines. La reine souffre de la chaleur, puis du foehn. On l’emmène au frais à la Furka. Elle marche sur le glacier du Rhône. Elle s’extasie, note les détails et tous les noms. Elle tient sa correspondance, elle peint, elle explore. Elle monte au Rigi, au Pilatus, se promène sur le lac des Quatre-Cantons et tout au long de l’Axenstrasse. Elle est la première femme à mettre le pied au sanctuaire de l’abbaye bénédictine d’Engelberg. Elle est en famille, en paix, heureuse. Les promesses de la Suisse sont tenues.

Une rupture féconde

Le 11 septembre, Victoria rentre à Londres. En novembre, les libéraux gagnent les élections, Glad­stone est premier ministre. La reine est horrifiée à l’idée de devoir saluer chacun des membres du nouveau cabinet, pas tous monarchistes. Le métier recommence à l’accabler. Mais, comme écrit Peter Arengo-Jones*, «cette première rupture dans sa vie a provoqué un changement. Elle émergeait maintenant des profondeurs de son deuil. Que ces semaines paisibles et stimulantes aient été ou pas à l’origine de sa réconciliation avec son destin qui devait encore lui offrir trente années de gloire, elles ont en tout cas provoqué un redémarrage de sa vie.»

* «Queen Victoria in Switzerland», Peter Arengo-Jones, Robert Hale, Londres 1995. Avec des reproductions des aquarelles suisses de la reine.

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