Ici commence vraiment le voyage, dans ce sous-bois dont les feuilles mortes craquent sous les pas. L’avion m’a posé il y a quatre jours à Abidjan, que j’ai quittée par la «côtière», longeant la lagune du Grand-Lahou. Me voilà au but, au milieu des cacaoyers. Un planteur a détaché à la machette une cabosse, le fruit allongé comme un petit ­ballon de rugby qui pousse direc­tement sur le tronc. Il en a brisé la coque d’un coup sec contre le bois et me la tend avec son contenu, pulpe blanche qui contient les fèves.

Plonger les doigts dans le mucilage gluant et goûter. C’est frais, acidulé et légèrement sucré. Délicieux, surtout avec la chaleur moite qui règne. Je replonge les doigts, des sourires entendus fleurissent autour de moi.

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Tel a été, il y a des milliers d’années, le premier contact de l’homme avec le cacao, quelque part dans le Haut-Orénoque. Il en a d’abord fermenté la pulpe et obtenu une sorte de bière épaisse. Puis il a utilisé les fèves comme monnaie. Il les a broyées, y a ajouté des épices pour composer une boisson mousseuse que les Mayas et les Aztèques servaient dans leurs cérémonies ­sacrées.

Les «conquistadores» ont ramené ce breuvage à la cour d’Espagne, bientôt imitée par d’autres. Portugais et Espagnols ont transporté le cacaoyer sur le continent africain. Des industriels hollandais, anglais, français, italiens et suisses ont développé des procédés pour transformer la fève en friandise populaire. Aujourd’hui, le chocolat se décline en spécialités et origines, à l’image des vins. Cette histoire est connue, de beaux livres la racontent.

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Mais qui sait, dans nos pays ­riches, la façon dont est cultivé, commercialisé et transformé le ­cacao? Très peu de gens – de la même manière que rares sont les planteurs ayant mangé du chocolat. Francis, le jeune guide ghanéen qui m’a fait visiter Elmina, jadis haut lieu du trafic d’esclaves, connaît sur le bout du doigt l’histoire de sa ville mais ignore que la Suisse est «le pays du chocolat».

C’est cette chaîne que j’ai suivie pendant trois mois, de la brousse à l’usine. Une chaîne qui illustre, à l’aube du XXIe siècle, les rapports économiques Nord-Sud et l’espoir de les rendre plus justes et durables.

Il suffit de prendre la route et d’observer.

A 10 km de Fresco, un ouvrier agricole burkinabé accroupi surveille une feuille de plastique noir posée sur le goudron, couverte de fèves. Une odeur légèrement vi­naigrée flotte dans l’air chaud. ­Maryse Méthivier, qui m’ac­com­­pagne, y jette l’œil expert de celle qui, pendant des années, a fait les compta­ges dans une centaine de villages ivoiriens pour estimer les récol­tes. Sa moue parle pour elle. Il y a là trop de fèves moisies, mal séparées et encore collantes (le «grabot»), ou mal fermentées.

Par un sentier, l’ouvrier burkinabé nous mène à Séraphin, le planteur qui prend son repas (une bouillie d’attiéké, à base de manioc et de banane plantain dans une cuvette métallique) avec quatre autres ouvriers, à même le sol. Non loin, sa femme repique du riz. Séraphin illustre la situation d’une bonne partie des 800 000 planteurs ivoiriens. Il travaille quelques hectares où se mélangent les cultures vivrières et celles de rente, comme le cacao. Combien vend-il le kilo de fèves de cacao séchées, «bord champ»? Environ 400 francs CFA (environ 1 franc suisse), répond-il. «Le gouvernement a dit un prix à la radio, mais je n’obtiens pas autant.»

Des engrais, des produits phy­tosanitaires? Il en met «parfois», quand il en a les moyens, ce qui ne semble pas arriver souvent. Traiter un hectare coûte 10 000 francs CFA, et l’Anader (le service ivoirien de vulgarisation agricole) est devenu évanescent depuis que la filière a été démantelée dans les années 1990. Travaille-t-il en coopérative? «Nous avons essayé une ou deux fois, mais les responsables sont partis avec l’argent.»

Alors Séraphin fait comme tant d’autres. Eternellement à court d’argent, il fermente et sèche ses fèves au plus vite – trop vite – et les brade au premier «pisteur» venu. Les intermédiaires «coupent» le prix, une expression qui revient souvent en Côte d’Ivoire. Avec leurs camionnettes coréennes (surnommées «karatékas») qui s’aventurent sur des routes de latérite défoncées que même un 4 x 4 hésiterait à emprun­ter, les «pisteurs» débrouillards constituent un maillon essentiel de la chaîne. Ils en sont les informateurs, les transporteurs, le système nerveux et d’irrigation économique. Imaginez: 40 fèves par cabosse, 2500 fèves par arbre (la production d’un cacaoyer sain et adulte), remplissant des sacs de jute de 65 kilos; des centaines de milliers de sacs brinquebalant sur des centaines de kilomètres. Au final, 1,3 million de tonnes chargées à Abidjan et à San Pedro.

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Premier producteur mondial, la Côte d’Ivoire inquiète le monde du cacao. Non seulement la qualité y a baissé, mais les quantités aussi, depuis peu. Les plantations vieillissent, on déforeste à tour de bras pour compenser. Dominik Langenbacher, ambassadeur de Suisse à Abidjan, m’a montré deux cartes résumant la progression des dégâts de 2000 à 2008. Elles font peur.

Je demande à Séraphin combien d’enfants il a: trois fils et une fille qui ne va pas à l’école parce qu’il n’en voit pas l’utilité. En Côte d’Ivoire, la finance d’inscription coûte 10 000 francs CFA par enfant et année, y compris pour l’école primaire. Le prix d’un traitement phytosanitaire pour un hectare de cacaoyers.

Demain: Arnaud N’guessan, redresseur de coopérative