La cinquantaine un peu dégarnie, les lunettes branchées et le complet bleu marine de circonstance, Denis Jeambar, patron du groupe L'Express, a le succès modeste mais l'énergie des passionnés. Le 6 février, il a été nommé à la tête du tout nouveau pôle «information générale» de Vivendi Universal Publishing (VUP) qui rassemble les groupes L'Express, L'Expansion et L'Etudiant; autrement dit, en terme de titres: L'Express et ses divers suppléments, L'Expansion, L'Entreprise, Courrier internatio-nal, Maison française, Maison magazine, Lire, Classica, la Vie française ou encore L'Etudiant. Hier, dans les salons feutrés d'un hôtel cinq étoiles genevois, accompagné d'autres responsables du groupe, Denis Jeambar présentait, vidéos à l'appui, son groupe, son titre et quelques-unes des recettes qui lui valent d'avoir reconquis en trois ans la première place des «news mag» français avec 36% de parts de marché.

Le Temps: Comment en moins de trois ans avez-vous réussi à faire de L'Express une nouvelle success story?

Denis Jeambar: En renouant d'une part avec l'esprit de ses fondateurs, Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud, et de l'autre en articulant son contenu en trois temps. D'abord celui du citoyen, l'essence même du magazine, avec des enquêtes, des grands entretiens, des débats. Puis le temps du travail, avec l'économie, qui occupe de plus en plus de place, mais aussi via le lancement du supplément multimédia et celui du mensuel Newbiz. Enfin, le temps de la vie privé et des loisirs avec, pour être proche des lecteurs, le lancement des suppléments: L'Express – Le Magazine, L'Express – Paris, la version belge Le Vif, des guides sorties et culture, ainsi que des numéros spéciaux consacrés aux villes de plus de 100 000 habitants.

– A tout cela les lecteurs suisses n'ont pas accès. Contrairement à vos concurrents (Nouvel Observateur, Le Point), vous ne distribuez ici que votre version internationale, qui représente environ 50% de rédactionnel de la version française. Est-ce que ce n'est pas une erreur, vu la proximité des deux pays?

– C'est une vraie bonne question, comme on dit! Nous y réfléchissons. Nous en avons parlé il y a moins de quinze jours. Mais nous devons bien étudier le marché avant de nous décider.

– Vous avez évoqué l'idée de développer un grand projet européen. Peut-on en savoir plus?

– Il n'y a encore rien de très précis pour l'instant. Mais disons que je pense qu'avec certains partenaires en Belgique et en Suisse, notamment Ringier (L'Express a édité avec L'Hebdo un guide des sorties européennes), nous avons une mission commune sur l'arc francophone.

– Vivendi Universal parle de regroupement des trois groupes (L'Express, L'Expansion et L'Etudiant), mais c'est vous et votre adjoint qui en prenez les commandes, n'est-ce pas plutôt une absorption?

– Non et ce n'est pas ma volonté. Nous sommes trois groupes complémentaires qui allons pouvoir développer des synergies (notamment en terme d'achat de papier et de pub, ndlr.). Je me suis engagé à garantir l'indépendance de chaque rédaction. Personnellement, je conserve mon poste de patron de celle de L'Express. Ainsi, il n'est pas question que je reçoive le sommaire de L'Expansion.

– Ce cumul de casquettes est-il réellement praticable?

– Il devra l'être! A moi de m'organiser. Si je tiens à conserver les deux rôles, c'est d'abord parce le journalisme est mon métier de base mais surtout parce que j'estime qu'il ne faut pas se déconnecter du terrain. C'est en pratiquant qu'on comprend les mécanismes, que naissent les idées et les projets de développements et de croissance. Tous les autres patrons du pôle sont aussi des opérationnels.

– Face à la multiplication des titres spécialisés, les «news mag», par essence généralistes, ont-ils encore un avenir?

– C'est une question à laquelle j'ai beaucoup réfléchi. Et la réponse est oui. A preuve, puisque c'est la réflexion qui a guidé L'Express ces trois dernières années. Succès à la clef. Il faut en effet revenir au concept d'origine du «news mag», dans les années 20: quelqu'un qui trie et hiérarchise l'info. Cette règle est toujours valable, qui plus est alors qu'aujourd'hui, nous faisons face à une explosion affolante de l'info, tant à la radio, à la TV que via Internet. On croit tout savoir sur tout, tout le temps. C'est faux. Il faut dire stop! Trier et sélectionner les infos qui ont du sens, les hiérarchiser, les enrichir, car une information peut être importante, mais si nous n'avons rien de plus à dire que la concurrence, il ne faut pas la traiter. Enfin, et j'en suis convaincu, la vocation des hebdomadaires est aussi de savoir créer de l'information.

– Cette profession de foi n'est-elle pas contradictoire avec l'utilisation régulière que vous faites du Net pour lâcher des scoops: affaire Strauss-Kahn, vrai faux passeport d'Alfred Sirven par exemple?

– Non, Internet est complémentaire de cette réflexion. Si nous avons mis ces informations en ligne, c'est que nous pensions qu'elles allaient sortir ailleurs. Mais nous n'avons pas fait de travail de «news mag», nous avons simplement livré l'info brute.