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Dis-moi comment tu dors, je te dirai qui tu es

La position du dormeur, mais surtout celle de la dormeuse cible, serait révélatrice de sa psyché. A roupiller debout?

Vous vous endormez comme la dame ci-contre, sur le côté, avec les deux mains étendues en face de vous? Vous êtes du type émotionnel. Ou en «étoile de mer», c’est-à-dire sur le dos, avec les bras élevés au-dessus de la tête? Vous êtes modeste et altruiste. Ou alors recroquevillé en position fœtale? Vous êtes un tendre timide.

Psychologie à la petite semaine ou horoscope à deux balles pour insomniaques? Oubliant le fait que la position dans laquelle on se couche dépend probablement beaucoup de la physiologie… Exemple caricatural: un bon vivant à la cabine avancée dormira probablement sur le dos. Néanmoins, l’article de Santé + Magazine qui se livre à cette (psych) analyse en chambre a été lu près de 90 000 fois et «liké» plus d’un million de fois en une semaine sur Facebook.

Reprise par le site Minutebuzz, qui récapitule les six positions les plus communes de dodo, cette très populaire contribution fait mention d’«études» dont les sources ne sont cependant pas précisées. La circonspection s’impose, donc, à l’instar de cette internaute qui se fait encore de belles illusions sur l’orthographe et la syntaxe du Net en disant qu’elle «n’accorde aucun crédit à un article qui écrit» que les «fœtaux» veulent «paraître fores à l’extérieur». Et puis il y a tout de même un problème: ceux qui changent constamment de position, sont-ils «schizophrènes», comme le craint en souriant un autre lecteur?

A force de fouiller le Web, on remonte en fait assez facilement à la source de ces trépidantes conclusions – comme sur le site ABC Féminin, qui relaie: «Notre caractère et notre état d’esprit induisent des positions du sommeil, affirme le Dr Joseph Messinger, psychothérapeute […]. Pour porter un nouveau regard sur la façon de dormir de chacun, il décrypte cette forme de langage corporel qui révèle les grands traits de notre personnalité.»

Mais qui est ce Joseph Messinger, à propos duquel Le Temps avait déjà écrit en 2010 qu’il était «considéré comme un gâche métier par nombre de conseillers en communication soucieux de rester crédibles»? Un écrivain et psychologue belge (1945-2012), auteur de nombreux livres grand public sur le langage non verbal.

L’homme avait réalisé ce décryptage des positions de sommeil pour la chaîne hôtelière française Kyriad. Dont les chambres de chacun des 240 établissements, précise-t-on, «allient confort et ambiance personnalisée». Depuis, «Kyriad offre à ses clients un petit guide pour comprendre la signification des positions d’endormissement».

Le magazine Top Santé, il y a deux ans, y avait aussi fait allusion en sondant un peu plus profondément les livres de Messinger. Ainsi, dormez «face à la porte», alors «vous serez dans une position où il est possible de voir le danger arriver», et «votre sommeil sera plus serein, car inconsciemment vous vous serez endormie dans une position qui vous rassurera de la peur d’être agressée».

EndormiE, agresséE: on voit bien quel public cible est visé. Et à quelles infinies variations le filon peut conduire. Du genre: «La position du sommeil en dit long sur votre couple», comme le prétend Cosmopolitan. Qui trie entre les adeptes de la «cuillère» ou du «ouistiti». Le site Atlantico s’est livré à un exercice parallèle, centré sur les effets – «bon pour la nuque», etc. – pour récolter au final ce très joli commentaire: «Quand on nous raconte des histoires à dormir debout, comment garder l’équilibre? Les pipeaux jouent souvent faux et finissent par nous endormir.»