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Comment, en voulant se disculper,Philipp Hildebrand s’est condamné

En cinq mois, le président de la Banque nationale, adulé par les médias et le monde politique, est passé du sommet de la gloire à la démission. Notre enquête retrace l’histoire secrète de sa chute

Après trois semaines de crise enfiévrée, un pesant sentiment de gâchis s’est installé dans les allées du pouvoir politique et financier suisse. Comment Philipp Hildebrand, le brillant président de la Banque nationale, a-t-il pu être abattu de son piédestal par un petit groupe de conspirateurs UDC? Aurait-on pu et dû le sauver? Ou, à l’inverse, les élites du pays se sont-elles laissées éblouir par un homme qui, malgré le «sens de l’Etat» qu’il professait, serait resté au fond de lui-même un prestidigitateur mû d’abord par l’argent?

Pour le comprendre, il faut replonger dans la dramaturgie de l’affaire, revivre la dynamique qui a conduit Philipp Hildebrand du sommet de sa gloire à une chute retentissante.

Le trou de mémoire

Le 15 août 2011, Philipp Hildebrand est pressé. En partance vers Francfort, pour une réunion à la Banque centrale européenne, il prend tout de même le temps de recevoir en coup de vent son conseiller financier depuis 15 ans, Felix Scheuber de chez Sarasin. Le patron de la BNS, dont la fortune est estimée à plusieurs dizaines de millions de francs, donne à son banquier l’ordre d’acheter pour 75 000 francs d’actions Roche, Nestlé et Weatherford, une société américaine de services pétroliers, «pour bénéficier des prix bas actuels», note Felix Scheuber dans le compte rendu qu’il rédige aussitôt après.

Philipp Hildebrand «envisage» aussi, selon le document, d’augmenter la part de dollars détenue par la famille – un point sensible, puisque la banque centrale qu’il dirige lutte précisément pour ­affaiblir le franc. Il renvoie cette décision à sa femme et abrège la discussion sur d’autres investissements, en expliquant qu’il «n’a absolument pas le temps de s’occuper de cela». Il déclarera plus tard n’avoir «pas eu connaissance» de l’achat de dollars par son épouse, Kashya – sans pouvoir exclure que son banquier lui ait glissé, au terme de cet entretien, qu’il réglerait ce point avec elle.

De fait, à 13h20, Kashya Hildebrand procède à l’achat de dollars pour 400 000 francs suisses. «Nous aimerions augmenter notre exposition en dollars à 50%», écrit-elle dans un e-mail à Felix Scheuber rédigé en anglais. Ce «nous» n’est pas de majesté, puisqu’elle conclut: «Sens-toi libre de m’appeler si tu as des questions.» La transaction est confirmée à 14h50 et une copie de l’échange adressée à Philipp Hildebrand.

Le fonctionnement financier du couple éclaire cet épisode primordial. Galeriste à Zurich, Ka­s­hya Hildebrand était auparavant head trader chez Moore Capital, le fonds d’investissement où elle a rencontré son futur mari. «Elle est probablement beaucoup plus avisée que lui en ce qui concerne les devises, note un banquier qui connaît bien les Hildebrand. Elle a toujours voulu gérer son argent toute seule et est aussi riche que lui, si ce n’est plus. Elle a toujours eu comme habitude de gérer la moitié de sa fortune en dollars – il n’y a pas de vision spéculative derrière, c’est plutôt un investissement à long terme.»

Reste que l’entité indivise formée par Philipp Hildebrand et sa femme, en ce qui concerne la conduite des finances familiales, peut expliquer la confusion qui, par la suite, imprègne l’attitude du patron de la BNS.

Contrordre

Le lendemain matin, en effet, Philipp Hildebrand paraît découvrir, fâché, la transaction réalisée la veille. Il lit avec retard le courriel de confirmation adressé par Felix Scheuber à sa femme et lui répond sèchement, toujours en anglais: «Je suis surpris […]. Nous n’avons jamais évoqué d’achat de dollars hier.» Contrit, le banquier tente de s’expliquer: «Oui, Kashya m’a donné hier l’ordre par oral, suivi par un e-mail. Je me rappelle aussi t’avoir entendu dire durant notre conversation que, si Kashya veut augmenter l’exposition en dollars, c’est en ordre pour toi.»

Philipp Hildebrand, lui, ne s’en souvient pas. Il demande qu’à l’avenir toute transaction en devises soit ordonnée ou confirmée par lui («Pardon, Kashya, mais les devises sont vraiment un cas à part», note-t-il dans son courriel). Il prévient le chef du service juridique de la BNS, Hans Kuhn. Ce dernier, réputé intraitable, estime que la transaction est autorisée par le règlement, mais qu’elle ne doit pas se répéter, ou seulement avec l’approbation explicite de Philipp Hildebrand. Aujourd’hui, «au vu de ce qui s’est passé», Hans Kuhn «regrette de n’avoir pas demandé l’annulation de cette transaction le 16 août déjà», fait savoir la BNS.

L’alerte passée, Philipp Hildebrand poursuit son chemin de banquier central. Le 17 août, la BNS augmente les liquidités disponibles sur le marché suisse des devises, ce qui fait augmenter le dollar face au franc (et rend la transaction du 15 potentiellement avantageuse pour Kashya Hildebrand).

Le 6 septembre, la banque centrale instaure un taux plancher de 1 franc 20 pour un euro. Cette mesure historique fait à nouveau augmenter le dollar et provoque, le lendemain, une nouvelle discussion entre Philipp Hildebrand et Hans Kuhn, qui insiste pour qu’une transaction comme celle du 15 août ne se répète plus.

Fait inédit, Philipp Hildebrand intervient solennellement à la télévision pour justifier l’instauration du taux plancher, destiné à éviter des «dommages énormes» à l’économie suisse. «J’en ai parlé à la population, commentera-t-il plus tard, j’ai estimé que c’était important.» Aux yeux de tous, il s’est transformé en homme d’Etat, en «capitaine qui se trouve sur le pont», selon son expression. Cette apothéose télévisée en fait aussi une cible tentante.

Les justiciers

A des années-lumière de l’univers sophistiqué des Hildebrand, la mécanique qui va abattre le président de la BNS se met en place. On ignore encore quand Reto T., un informaticien thurgovien de 39 ans qui travaille pour la Banque Sarasin, tombe sur les transactions en devises du couple. Seule certitude: les photographies d’écran (screenshots) qu’il prend clandestinement au sein de la banque ont été faites après le 4 octobre, lorsque les Hildebrand revendent 516 000 dollars au cours du jour de 0,92 franc.

On ne sait pas non plus s’il est tombé tout seul sur cette transaction, issue du produit de la vente du chalet du couple à Lauenen, près de Gstaad, pour 3,3 millions de francs. Selon plusieurs médias alémaniques, qui emploient soigneusement le conditionnel, les achats de devises de la famille Hildebrand étaient devenus un sujet de conversation jusque devant la machine à café de Sarasin.

Reto T. se retrouve ainsi en possession de trois copies d’écran. Seul dans la petite maison qu’il a achetée à Amlikon, un village thurgovien, il ne sait pas très bien qu’en faire. Il est membre de l’UDC, sans être militant, et a pour voisin l’avocat Hermann Lei, 39 ans comme lui, un camarade d’école qui l’a défendu dans une affaire de harcèlement (T. aurait poursuivi de ses assiduités une ancienne amie, par SMS et téléphone). Député UDC au Grand Conseil, fils d’un ancien conseiller d’Etat radical, Hermann Lei est un sanguin qui ne fait pas dans la dentelle lors de ses interventions. Sur son site, il s’en est pris plusieurs fois à Philipp Hildebrand et à sa politique à la tête de la BNS.

Le 11 novembre, sans s’être annoncé, Reto T. se présente à l’étude de Hermann Lei à Weinfelden. Il pose trois copies d’écran du compte de Philipp Hildebrand sur la table. Les deux hommes hésitent: le président de la BNS spécule sur les devises, l’affaire semble énorme, mais à qui s’adresser? Le nom de Christoph Blocher finit par surgir. «Le chef […] ne le regrettera pas», écrit l’informaticien dans un courriel à Hermann Lei le 29 novembre, au moment où les deux hommes tentent d’organiser un rendez-vous avec le stratège de l’UDC.

La réunion a lieu le 3 décembre, dans la villa du milliardaire à Herrliberg. On lui montre les screenshots, il prend des notes. «Ils m’ont dit: nous allons alerter les médias», racontera plus tard Christoph Blocher, qui admet seulement avoir rencontré ce jour-là «plusieurs avocats». «Je leur ai dit d’attendre la fin de l’année, que j’allais essayer de faire vérifier ces informations par les autorités de surveillance.»

L’affaire d’Etat

Deux jours plus tard, à Berne, alors qu’il vient d’être assermenté comme parlementaire fédéral, Christoph Blocher rencontre pendant dix minutes la présidente de la Confédération, Micheline Calmy-Rey, pour lui faire part de «soupçons» pesant sur Philipp Hildebrand. Il revient à la charge le 13 décembre, avec des informations plus précises. Mais la Genevoise veut des preuves. Le 15, à huit heures du matin, dans une salle de réception du Palais fédéral, Christoph Blocher montre enfin des copies des clichés pris clandestinement par Reto T. L’effet est immédiat. «On s’est regardés et on s’est dit: oh là, cette affaire va mal se terminer», se rappelle une personne qui a suivi la situation.

Le soir même, alors qu’il vient de défendre sa politique monétaire durant sa dernière conférence de presse de l’année, Philipp Hildebrand est convoqué par ­Micheline Calmy-Rey. Après un moment de surprise, sa réaction devient «très rapidement technique», ajoute notre interlocuteur, sur le mode «j’ai annoncé la transaction, c’est en ordre». «Il a mis un moment à comprendre qu’il y a une composante qui n’a rien à voir avec la technicité de l’affaire. Par la suite, il a vacillé entre deux attitudes, «je n’ai rien fait de faux» et «j’admets volontiers» qu’il peut y avoir un problème.»

La gestion de la crise est confiée à la ministre des Finances, Eveline Widmer-Schlumpf, qui connaît bien Philipp Hildebrand depuis la crise financière de l’automne 2008. Elle l’apprécie, mais le potentiel destructeur des accusations portées contre lui ne lui échappe pas. Un audit de ses comptes est ordonné, avec son accord. Le dimanche 18, la délégation du Conseil fédéral qui suit le dossier croit avoir tiré les choses au clair.

Un détail lui échappe, mais il est décisif: personne n’a encore eu connaissance du mémo du banquier Felix Scheuber et de son échange de courriels avec Philipp Hildebrand le 16 août, qui suggère que le président de la BNS a, plus ou moins explicitement, approuvé l’achat de dollars par son épouse. «Si le Conseil fédéral l’avait su, il ne l’aurait pas soutenu», précise un autre connaisseur de l’affaire.

Le tribunal

L’organe qui exerce la haute surveillance sur la BNS est un aréopage peu connu, le Conseil de banque, composé notamment de banquiers du secteur privé et d’élus cantonaux. Le vendredi 22 décembre au matin, ses membres sont convoqués à Zurich pour l’après-midi même, une procédure exceptionnelle. La séance, seulement agrémentée de sandwiches et de café, va se prolonger tard dans la nuit. Philipp Hildebrand y est entendu longuement, comme dans un tribunal.

L’ambiance n’est pas hostile, mais déjà sévère. Certains participants ne s’en laissent pas compter, comme Olivier Steimer, de la Banque Cantonale Vaudoise, qui «parle cash». D’emblée, la question d’une démission de Philipp Hildebrand est posée, car il s’agit de protéger l’institution, pas sa personne. Mais, sur la base des documents disponibles – il lui manque les mêmes informations qu’au Conseil fédéral –, le Conseil de banque renouvelle sa confiance au président de la BNS, «sur le fil du rasoir», mais avec «la conscience tranquille». Le Conseil fédéral se réunit durant trois heures le 23 décembre et décide aussi de le soutenir.

Le communiqué

Depuis le début, du côté du gouvernement, on pousse Philipp Hildebrand à s’expliquer publiquement, si possible par le biais d’une conférence de presse. Le 23 décembre à 18h02, la BNS publie un communiqué inhabituellement long. Elle parle de «rumeurs» visant Philipp Hildebrand et affirme que les transactions du 15 août sont «absolument conformes aux exigences réglementaires». Le cas est ainsi «réglé».

La presse, déjà endormie par l’approche de Noël, ne réagit pas. Seul le quotidien de boulevard Blick publie un article détaillé sur l’affaire. Micheline Calmy-Rey prend sous le bras un exemplaire de ce journal lorsqu’elle grimpe dans l’avion du Conseil fédéral pour la Turquie, le 26 décembre. Elle est inquiète: «C’est B. [Blocher] qui est derrière cette affaire», glisse-t-elle alors à ses collaborateurs.

Le 1er janvier, l’affaire éclate à la une dans deux journaux dominicaux alémaniques. Christoph Blocher a colporté les rumeurs visant Philipp Hildebrand au Conseil fédéral, affirment à l’unisson la NZZ am Sonntag et la SonntagsZeitung. Qui les a informées? Personne à Berne ne semble le savoir, mais, pour l’entourage de Christoph Blocher, c’est évident: Philipp Hildebrand, ou ses alliés au sein du Conseil fédéral, ont assuré «le service après-vente» du communiqué rassurant du 23 décembre.

Eteindre l’incendie

En Thurgovie, la panique s’empare de Reto T. Il comprend que l’affaire a pris une dimension qui le dépasse et menace de l’écraser. Le 24, à la lecture du Blick, il avait déjà pris peur, mais avait tout de même accepté de rencontrer des journalistes de Ringier sur un parking proche de l’aéroport, masqué par un bonnet et une doudoune, avant de repartir sans avoir montré ses photos d’écran. Cette fois, il craque et se rend à la police. Une enquête pénale est ouverte, il est licencié. Il accusera plus tard ses comparses de l’UDC de l’avoir trahi en ébruitant l’affaire sans son accord. Ceux-ci contestent, estimant que l’informateur a toujours été maître de ses décisions.

A Berne, on veut encore croire que «Papy Blocher» a raté son coup, et que Philipp Hildebrand va résister. Mais l’UDC poursuit son offensive: «Ce n’est pas Madame Hildebrand qui a ordonné l’achat de dollars, c’est lui-même», murmurent alors des proches de Christoph Blocher.

Face à l’accusation – reprise et amplifiée par l’hebdomadaire Weltwoche, proche de l’UDC –, la BNS tente de reprendre la main. Le 4 janvier, elle publie les rapports d’audits concernant les transactions en dollars de la famille Hildebrand. La réprimande envoyée par Philipp Hildebrand à son banquier le 16 août au matin y figure, mais pas la réponse de Felix Scheuber, ni le début de l’échange entre celui-ci et Kashya Hildebrand.

Le lendemain, Philipp Hildebrand s’exprime pour la première fois lors d’une conférence de presse à Zurich. «Il est tout à fait clair que cette transaction a été faite par ma femme, et les e-mails le confirment», déclare-t-il. Il élude certaines questions et s’éclipse rapidement, mais sa prestation rassure: une fois de plus, les journalistes sont conquis par sa prestance, son aura.

Parmi ceux qui ont suivi la crise dans l’administration, certains décèlent pourtant des signes de nervosité: «Il a parlé très lentement, trop. Il regardait souvent vers le bas. Il n’a pas l’habitude d’être mis le dos au mur», commentera plus tard l’un d’entre eux.

Tout s’écroule

Durant ces jours critiques, Philipp Hildebrand travaille 20 heures sur 24, entre l’organisation de sa défense et la direction de la BNS. Il brûle d’obtenir des documents prouvant qu’il ignorait l’achat de dollars du 15 août. «Donne-moi tout ce que tu as», demande-t-il à son banquier Felix Scheuber. Son avocat, Peter Nobel, enjoint à la Banque Sarasin de lui remettre la documentation interne dont elle dispose sur la transaction.

Le vendredi 6 janvier, au lendemain de la conférence de presse où il a exclu de démissionner, Philipp Hildebrand réalise enfin qu’il a peut-être commis une faute. Le compte rendu qu’il obtient de Sarasin, et qui résume son rendez-vous du 15 août avec Felix Scheuber, montre qu’il a au moins implicitement approuvé l’achat de dollars, à condition que ce soit «Kashya qui décide». Même chose pour le courriel écrit par Felix Scheuber le 16 août en réponse à ses protestations d’ignorance, et que la Banque Sarasin a transmis le jeudi 5 décembre, juste après sa conférence de presse: «Je me rappelle aussi t’avoir entendu dire [que] c’est en ordre pour toi.»

L’ironie de la situation est cruelle. «Ce dernier e-mail, celui qui fait basculer l’affaire, c’est l’avocat de Philipp Hildebrand qui l’a trouvé, sur sa demande», constate une personne qui a suivi la crise à Berne. La pièce qui devait prouver son innocence le crucifie.

Selon nos informations, c’est dans la nuit de vendredi à samedi que le président de la BNS comprend que son sort est scellé. Lorsqu’il se présente au Conseil de banque le samedi matin, les nouveaux documents ont changé la donne. A l’issue de la réunion, qui dure à nouveau plusieurs heures, son départ ne fait plus de doute. Nul besoin de le lui demander: il le sait. Conduire sereinement la politique monétaire de la Suisse est devenu impossible vu les circonstances, l’indépendance de l’institution pourrait même être menacée.

Durant le week-end, le Conseil fédéral et les grandes banques centrales du monde sont avertis de ce départ inéluctable. Le lundi, Philipp Hildebrand annonce sa démission. Depuis, la pression sur le cours euro/franc a repris et celui-ci se rapproche du taux plancher de 1,20.

Conclusion de Kashya Hildebrand, le 11 janvier, à la télévision alémanique: «Mon mari a fait une erreur de jugement… Il n’au­rait jamais dû me laisser faire cette transaction.»

Collaboration: Bernard Wuthrich, Alexis Favre, François Modoux

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