C’est un village fier, que l’on découvre pourtant accroupi dans l’hiver bourru d’un haut plateau. Un gros bourg agricole perché, grelottant sous une pluie battante et le brouillard de février. C’est aussi un nom qui chante et pourtant un mot qui effraie: Corleone est le fief historique de Cosa Nostra, la mafia sicilienne. La «Pieuvre». La mère du crime organisé à grande échelle. C’est là, à 58 km de Palerme, au bout de la nationale 118 qui serpente dans la montagne, que la petite ville de province se serre au pied d’une paroi, sous un crucifix géant. Sauvage, hostile, reculée. Dix mille habitants, 100 églises et les plus grands noms des tueurs et parrains de «l’honorable société».

Le contraire d’une Sicile de carte postale. Pas d’île noyée sous une chaleur qui s’évapore comme un mirage au-dessus du bleu de la Méditerranée. En cette saison, le soleil est en villégiature dans l’hémisphère Sud. On le verra en coup de vent. Pas le village pittoresque fantasmé du film Le Parrain non plus, qui fait croire à une société d’entraide musclée, inventée par des paysans fiers, au milieu de paisibles champs d’oliviers et d’agrumes. Nous sommes à Corleone, sur la plus grande île de Méditerranée, pour un circuit de tourisme organisé par Addiopizzo Travel, un tour-opérateur créé par les bénévoles de l’association anti-racket Addiopizzo (dont le relais en Suisse est Planet Positive Action, p. 15). Etape d’un voyage responsable et tourisme anti-mafia, pour découvrir la réalité du crime organisé en Sicile et le combat en faveur de la légalité lancé par une poignée de jeunes Palermitains déterminés et courageux.

Oubliez «Don Vito» en smoking, le parrain flamboyant, sociable et protecteur du film de Coppola. Dans la réalité, le patron du crime organisé se nomme il capo dei capi («le chef des chefs») et plus communément «le boss». Il règne sur une organisation dont l’omniprésence a pris ces dernières années une allure sournoise, loin des années de plomb, la période des assassinats massifs, entre les années 70 et 90. Le dernier boss d’envergure – Bernardo Provenzano – a été arrêté en 2006 à 3 km du centre de Corleone.

Ce petit paysan trapu vivait seul et reclus les dernières années de sa cavale. Une Bible et un manuel d’investigation anti-mafia sur sa table de chevet, une soupe de chicorée fumante sur le fourneau. Le boss passait dix heures par jour à taper à la machine puis à plier de petits morceaux de papier – les pizzini –, avant de les expédier pour faire exécuter ses ordres. Une manière d’irriguer par le crime organisé les vaisseaux de la société sicilienne, un corps social dans lequel la mafia propage les métastases d’un cancer jusque dans ses plus petites ramifications.

Le poison et son antidote. Corleone est un symbole à double titre. C’est le berceau de la mafia, mais aussi celui de la lutte anti-mafia. 1906, dans une Sicile encore féodale, les grands propriétaires terriens font gérer leurs terres par les campieri, des hommes de main violents et cruels. Des paysans se regroupent à l’initiative de Bernardino Verro, pour contrer la mafia naissante. Devenu maire de Corleone par la suite, Verro sera assassiné en 1915. Un siècle plus tard, Addiopizzo Travel fait visiter, entre autres, à Corleone un bien confisqué à Cosa Nostra: la maison du frère de Bernardo Provenzano, où une très belle exposition de tableaux retrace un siècle de lutte anti-mafia.

Un peuple sans dignité

Eté 2004, cette fois dans la chaleur étouffante de Palerme. Le centre de la ville est couvert d’autocollants «Un peuple entier qui paie le pizzo est un peuple sans dignité». A l’origine de cette campagne d’affichage sauvage: un groupe d’amis, des étudiants décidés à ouvrir un pub, et révoltés contre l’idée de devoir payer le pizzo, l’«impôt» mafieux. Ces jeunes activistes sont issus de la génération qui a grandi au milieu des massacres institués par la mafia pour asseoir et consolider son pouvoir. Une période de terreur traumatisante qui aboutira en 1992 aux assassinats spectaculaires des juges anti-mafia Falcone et Borsellino, et qui, décidant l’Etat à réagir, marque un changement d’ère.

Dorénavant, les activités criminelles de la mafia seront moins sanglantes, mais toujours aussi étendues, notamment grâce aux collusions avec le pouvoir. «Nous en avions marre qu’on parle de mafia uniquement de façon abstraite, dit Chiara Utro, qui a rejoint Addiopizzo en 2006. Cette énergique étudiante en Histoire de l’art de 29 ans s’occupe bénévolement aujourd’hui d’Addiopizzo Travel, la branche de l’association dédiée au tourisme anti-mafia. Il fallait une mobilisation en faveur d’une action concrète.»

L’association parvient à ­convaincre quelques commerçants de Palerme de refuser le racket, voire de dénoncer les mafieux qui réclament le pizzo. Ils sont aujourd’hui près de 800, commerçants et entrepreneurs de Palerme et des environs, à avoir osé dire non, et recensés sur une liste officielle. «Cela reste une goutte d’eau à l’échelle du crime en Sicile, sans parler des activités internationales de la mafia, relativise l’étudiante qui affiche pourtant une détermination sans faille. Mais c’est un début, et changer les mentalités en faveur de la légalité ne peut pas se faire en un clin d’œil.»

Changer les mentalités. C’est pourtant bien ce qui arrive, comme dans ce petit village des environs de Palerme. Caccamo, un bourg lui aussi posé dans la montagne, à 45 minutes de la capitale. Avec leurs amis, les membres d’Addiopizzo se sont relayés pendant des mois dans le bar de la famille Scimeca pour aider cette dernière à poursuivre l’activité de son commerce. Par crainte de représailles, les habitants du village avaient déserté l’endroit après le refus des tenanciers de se soumettre à la mafia. Intimidations en tout genre, procès. La détermination et la solidarité des membres d’Addiopizzo auront finalement eu raison du crime et de la peur.

Au cours de notre voyage anti-mafia, nous serons hébergés dans un B&B «pizzofree», et nous ne prendrons nos repas que dans des restaurants qui refusent eux aussi le racket. En plus des lieux symboliques pléthoriques liés à la lutte anti-mafia, nous verrons également quelques trésors du patrimoine architectural et historique de l’île, une partie intégrante des séjours Addiopizzo Travel, qui sont organisés à la carte, de la demi-journée dans Palerme jusqu’à la semaine sur différents sites de l’île. Notamment des fermes d’agrotourisme (repas traditionnels somptueux au milieu de champs d’orangers et d’amandiers en fleurs) sur des terres qui résistent ou directement confisquées à la mafia.

Chiara Utro se charge de la visite, en compagnie de Silvio Bologna, un autre membre d’Addiopizzo. Vingt-huit ans, un regard de myope et une connaissance encyclopédique de l’histoire politique et intellectuelle de l’Italie. L’étudiant en droit, comme sa collègue, est parfaitement francophone, amoureux et fier de son pays, curieux, engagé, courageux. Et optimiste, malgré cette lutte de David de la légalité contre le Goliath du crime. Par leur combat, les membres d’Addiopizzo redonnent à l’engagement politique ses lettres de noblesse. Impossible de recenser toutes leurs activités qui vont du soutien aux commerçants qui dénoncent les mafieux aux visites guidées du tourisme anti-mafia, en passant par la sensibilisation à la légalité dans les écoles, etc. Le tout bénévolement, en plus de leur travail pour financer leurs études. L’idée générale? En luttant contre la mafia, faire de la légalité le cheval de bataille d’une action citoyenne responsable, dans tous les domaines.

La famille et les amis

A Palerme, le tour anti-mafia débute devant le Teatro Massimo, un colossal édifice néoclassique que l’on voit dans Le Parrain III. Un double symbole lui aussi car il permet d’expliquer que la mafia n’est pas celle du film de Coppola, et que les subventions destinées à sa restauration, après avoir été détournées pendant une vingtaine d’années par Cosa Nostra, ont fini par être récupérées.

La ville est sale, désordonnée, pleine de caractère, déroutante. On ne peut que l’aimer. Le temps y a abrasé chaque pierre, dans un dédale de rues chargées d’Histoire et d’églises, d’orgueil et de souffrances.

Dans la plupart des quartiers, il n’y a plus que les affiches électorales de candidats gominés tout sourire et qui promettent un avenir radieux à la Sicile pour tenir les façades croulantes des immeubles. Celle d’un candidat à un scrutin régional, sourire en coin, fait directement référence «à la famille et aux amis». Autrement dit, la mafia. La «Pieuvre» achète partout les votes, comme dans ce quartier en ruine recouvert ce jour-là par le sable africain du sirocco, Danissini, l’un des plus pauvres de la ville. Et l’un des plus gangrenés par la mafia.

A deux pas du marché di Capo, on visite la partie arabo-normande de la ville qui a inspiré le livre Beati Paoli, paru en 1909, sur une société secrète qui protégeait les pauvres de la violence des riches. Une invention littéraire dans un cadre réaliste, que la mafia utilise pour convaincre de son action prétendument bienfaitrice.

A part les résistants d’Addiopizzo, tout le monde sans exception paie le pizzo. Y compris le propriétaire de ce vieux triporteur turquoise à la peinture écaillée et à l’âge canonique, à l’angle de deux rues, et chargé de brocolis vendus 90 centimes d’euro pièce. Sans doute une dizaine d’euros par mois dans les poches de la mafia. Personne n’échappe au racket.

Le temps d’avaler des spaghettis à l’encre de seiche dans une Foccaceria qui affiche l’autocollant Addiopizzo à l’entrée, nous sommes devant le Palais de Justice. Coup de chance: la fin d’une audience d’un procès anti-mafia. La voix éraillée par le tabac sans filtre et les plaidoiries que l’on devine de la même facture, Valerio D’Antoni est associé dans un cabinet et membre d’Addiopizzo: «Les choses peuvent changer, lance ce jeune avocat d’une trentaine d’années au sortir du tribunal. Je représente en ce moment un ancien mafieux reconverti qui aujourd’hui dénonce avec ses fils les crimes de la mafia. Cinq personnes ont pu être arrêtées grâce à lui, dont quatre qui viennent d’être condamnées à des peines de 4 à 7 ans de prison ferme pour extorsion.»

Quelques mètres plus loin, un homme aux cheveux poivre et sel fait nerveusement les cent pas. Regard doux dans un visage tendu. C’est Enrico Colajanni, le président de Libero Futuro, la première association anti-racket, créée par Addiopizzo. Elle vise à aider les commerçants tout au long de la procédure de dénonciation du racket, dans les démarches légales elle offre aussi un soutien psychologique et financier. Deux personnes sont actuellement suivies.

Enrico Colajanni vient pour la première fois de témoigner dans un procès, en présence des accusés. «J’ai expliqué la philosophie de notre association et qu’il était possible pour un ancien mafieux de s’impliquer dans une action légale. Le plus important est de dire que ceux qui défient la mafia ne sont pas isolés. L’action collective est notre force. Addiopizzo est très connue aujourd’hui et d’une certaine manière protégée par sa notoriété. Si la mafia veut s’en prendre à quelqu’un elle y réfléchit à deux fois.»

Dans la ville qui frissonne et désespère du printemps et de la chaleur mordante de l’été, on est frappé par le nombre de monuments et de sites liés à la lutte anti-mafia. Et par la présence diffuse, sans violence visible, de Cosa Nostra, qu’on sent partout. Et pas uniquement à cause des manchettes de journaux, qui parlent de la violence du crime organisé, une violence qui ne concerne d’ailleurs plus aujourd’hui que les règlements de comptes entre clans rivaux.

«Tout le monde doit savoir»

On quitte à nouveau la capitale. Direction cette fois Cinisi, la commune sur laquelle a été bâti en 1960 l’aéroport de Palerme. «C’est bizarre, l’autoroute zigzague beaucoup sur cette plaine côtière pourtant sans obstacle naturel», fais-je remarquer. «C’est «normal», répondent mes guides. Elle a été construite selon un tracé qui contourne les propriétés de mafieux…» Fief de la puissante famille Badalamenti, Cinisi a été «choisie» pour la construction de l’aéroport sur un site naturel extrêmement dangereux pour le décollage et l’atterrissage des avions, dans un couloir naturel pour les vents, coincé entre mer et montagne. La mafia a obtenu la construction de l’aéroport sur ses terres grâce à la corruption, pour avoir un accès privilégié à cette nouvelle plateforme d’export de la drogue…

C’est également sur cette autoroute que l’on passe entre deux immenses stèles: un monument en hommage à Giovanni Falcone, à l’endroit où, le 23 mai 1992, 500 kg d’explosifs creusaient un cratère géant dans le bitume, pulvérisant le cortège du juge anti-mafia.

Une maison banale du centre de Cinisi, à la tombée de la nuit. Assis sur une chaise en plastique entre des murs couverts d’affiches et de photos jaunies, Giovanni Impastato devise avec une quinzaine d’enfants. Dans la maison de famille reconvertie en lieu de mémoire, il reçoit presque quotidiennement des élèves de toutes les écoles d’Italie, à qui il raconte inlassablement la vie et le combat de son frère Peppino, un célèbre activiste anti-mafia assassiné en 1978, dont le combat a été reconnu par la justice seulement en 2001.

«La porte est toujours ouverte ici, tout le monde doit pouvoir savoir», dit l’homme qui consacre bénévolement tout son temps à la lutte anti-mafia, sans pour autant craindre pour sa sécurité. Le commerce que gère sa femme a pourtant été brûlé en partie l’an dernier par la mafia. «Avec les enfants j’aborde les thématiques liées à la famille, à l’honneur, à la violence, à la légalité et à l’antifascisme. Et mon discours suscite parfois des vocations, se réjouit-il. J’ai parlé une fois à un garçon qui est devenu un juge célèbre à Milan. Une fois à une fille devenue journaliste à La Stampa. Tout ceci grâce au combat de Peppino contre la mafia et à son engagement politique.»

«Intéresser les jeunes à la légalité et à l’engagement est pourtant une gageure, dans un pays où la jeunesse hyperconnectée et gavée de télévision, la génération Berlusconi, a perdu l’habitude de s’engager et même de réfléchir», se désole Silvio Bologna. Et le membre d’Addiopizzo qui est aussi notre guide de fustiger le Cavaliere et sa roublardise: «Un modèle ici, où l’idée de tricher avec l’Etat est tellement banale…»

La «Pieuvre» et le goupillon

L’attitude est lasse, le regard triste. Impossible de le rater. Nous sommes cette fois face à un très vieux Sicilien, sur les hauteurs de Palerme. Monreale, dans un matin de pluie. Dans sa main, une table des lois, comme pour rappeler à ceux qui prennent la peine de le regarder et de réfléchir que l’on n’est rien sans règles et le respect qu’elles impliquent. Nous sommes face à l’une des plus belles mosaïques du monde de l’art byzantin. Le Christ Pantocrator de la cathédrale arabo-normande située 8 km à l’ouest de Palerme.

C’est là que Mgr Michele Pennisi, le nouvel évêque, a refusé il y a cinq ans de célébrer les funérailles d’un puissant boss de Cosa Nostra. Une attitude inhabituelle dans un diocèse où existaient jusque-là de fortes collusions entre l’Eglise et la mafia. Jusqu’à la prise de position contre elle du pape Jean Paul II à Agrigente en 1992 après les assassinats des juges Falcone et Borsellino, l’Eglise a toujours entretenu un silence pudique sur les activités de la «Pieuvre». Un silence surtout coupable, dans un pays où la mafia a toujours précisément utilisé le sentiment religieux pour légitimer son action. Le code de comportement de Cosa Nostra, à l’origine, se base entre autres sur des préceptes catholiques. Et la confusion des genres va loin: souvent, les boss, que l’on voit tous les dimanches à l’église et dans les fêtes patronales, utilisent des images pieuses pour transmette leurs ordres, notamment les meurtres.

Autre signe positif de changement: le maire de Palerme a demandé l’an dernier aux membres d’Addiopizzo de tirer le char durant la procession consacrée à sainte Rosalie, la patronne de la ville. Jusque-là, ce privilège était celui des différents chefs mafieux de la ville…

Mais plus grave encore que les liens avec l’Eglise, ceux avec l’Etat. La mafia occupe en Sicile le terrain abandonné par un pouvoir public défaillant, désengagé, quand il n’est pas directement lié au crime organisé. La mafia est un problème global qui dépasse très largement la criminalité telle qu’on peut la lire dans les manchettes des journaux ou la fantasmer dans les films de gangsters américains. Il s’agit d’un problème bien plus vaste qui touche à l’éducation, la santé, l’économie, la politique dans son ensemble, celle qui manque le plus cruellement à ce bout d’Europe du Sud loin de tout.

L’activité politique doit être reconnectée à la réalité. Il ne suffit pas de promulguer des lois anti-mafia et de proclamer des ­condamnations éditoriales de principe. Il faut une action politique ­concrète, courageuse et tenace. Et prendre en compte les besoins d’un peuple qui souffre de la crise, là où l’Etat, défaillant et invisible, laisse un vide dans lequel la mafia plonge ses racines, pour développer un cancer sans commune mesure, qui déborde les frontières. Les activités criminelles de la mafia nous concernent tous. Le problème de la criminalité est notre problème. La lutte contre Cosa Nostra notre cause.

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