GRANDS ORATEURS (2)

Winston Churchill, l’absolu charismatique

Chaque samedi jusqu’au 18 août, «Le Temps» fouille ses archives historiques à propos d’un grand orateur du XXe siècle

«Nous avons devant nous beaucoup, beaucoup de longs mois de lutte et de souffrance. Quelle est notre politique? interrogez-vous. Je répondrai: faire la guerre, par mer, par terre et dans les airs, avec toutes nos forces et avec toute la force que Dieu peut nous donner; faire la guerre contre une tyrannie monstrueuse, jamais surpassée dans le catalogue sombre et lamentable des crimes de l’humanité. Telle est notre politique. Quel est notre but? interrogez-vous. Je peux répondre en un mot: la victoire, la victoire à tout prix, la victoire en dépit de toute terreur, la victoire, aussi longue et dure que soit la route, car sans victoire, il n’y a pas de salut.»

Le 13 mai 1940, Winston Churchill déclame son discours d’investiture; il s’excuse pour sa brièveté lorsqu’il harangue pour la première fois la Chambre des communes, fraîchement porté au poste de premier ministre d’un Royaume-Uni en guerre, souffreteux.

Le 3 septembre 1939, déjà, l’invasion de la Pologne a convaincu Londres et Paris de s’élever contre l’Allemagne. Mais la campagne de Norvège, dès le 9 avril 1940, se mue en fiasco. C’est le premier ministre, Neville Chamberlain, qui en fait les frais; ballotté par des députés conservateurs fâchés, il laisse sa place. Favori à la succession aux yeux de nombreux cercles, le ministre des Affaires étrangères, lord Halifax, estime judicieux de libérer la voie à Winston Churchill. Le premier lord de l’Amirauté, quoique souvent considéré comme peu rationnel, émotif, excessif, incarnera la lutte totale contre le nazisme.

Le 10 mai 1940, «au lever du jour, qui s’annonçait radieux, avec un magnifique soleil de printemps, parvint la sinistre nouvelle du début de l’offensive allemande sur le front occidental», écrit Carlo D’Este. «Brusquement le monde apprit que la Grande-Bretagne avait changé de premier ministre à l’un des moments les plus fatidiques de l’histoire de la civilisation occidentale», ajoute-t-il encore dans Churchill, seigneur de guerre (Ed. Perrin).

En une période si tumultueuse, la Gazette de Lausanne sacrifie surtout son encre pour rendre compte des développements du conflit. L’investiture l’occupe cependant: le quotidien constate ainsi, le 15 mai 1940, que «M. Winston Churchill a été diversement jugé. Il a donné des preuves remarquables de clairvoyance, depuis quelques années surtout; il s’est parfois dangereusement égaré. Il est avant tout homme d’action; il a aussi de l’expérience. Il s’est positivement imposé; car, par suite de rivalités diverses, il a été tenu longtemps à l’écart du gouvernement. Il arrive au premier rang par le vœu de la nation qui voit en lui le chef qui la mènera à la victoire.» Est établi un parallèle avec Georges Clemenceau, dit «Père la victoire», homme d’Etat français ayant occupé la présidence du Conseil à deux reprises, de 1906 à 1909, et de 1917 à 1920. Ainsi la Gazette écrit-elle encore: «Vous me demandez quelle politique nous allons suivre, a dit M. Churchill, je ne veux qu’une seule réponse: faire la guerre; la guerre sur terre, sur mer et dans les airs, la guerre par tous les moyens…» Ce qui était aussi le programme de Clemenceau, que le nouveau chef paraît avoir étudié et qu’il aura tout avantage à suivre puisque, comme lui, il entend décrocher la victoire. Et mieux vaut se consacrer à la tâche présente que de faire des plans d’avenir dont l’exécution se diffuse dans le rêve.»

Le quotidien vaudois sollicite aussi des échos de Paris. Maurice Muret évoque les explications loyales au sein de la Chambre des communes: «Cette façon de «tout dire» qui est si frappante chez les parlementaires anglais et dont M. Winston Churchill s’est tout particulièrement prévalu, ne répond pas exactement aux mœurs parlementaires françaises, mais on commence à se connaître d’un pays à l’autre et les Français ont particulièrement goûté l’éloquence du premier lord de l’Amirauté. On veut voir une ressemblance morale entre M. Winston Churchill et Clemenceau. Tout accroissement de pouvoir dont bénéficie M. Winston Churchill est bien accueilli en France.» Un autre correspondant s’enthousiasme également: «Les paroles prononcées lundi aux Communes par M. Winston Churchill ont produit un effet impressionnant. Leur dureté, leur résolution et leur puissance sont choses auxquelles on n’était plus accoutumé depuis la dernière guerre. Mais tout le monde s’accorde à dire que seules des paroles semblables peuvent répondre à l’ordre du jour lancé au début de cette bataille par Hitler.»

Frénétique bosseur, transcendé par l’esprit de crise, Winston Churchill convainc par son charisme. «Je veux dire à la Chambre, comme je l’ai dit à chacun de ceux qui ont rejoint ce gouvernement: «Je n’ai à vous offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur», lâche-t-il encore dans son discours d’investiture. Au lendemain de sa mort, le 25 janvier 1965, la Gazette de Lausanne rappellera ces mots forts. Et éternels .

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