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Les yeux d’Anja

Une photographe de guerre au regard exceptionnel, Anja Niedringhaus, a été tuée le 4 avril dernier en Afghanistan. Hommage à une humaniste convaincue que les guerres n’ont pas de vainqueur et décidée à le montrer

Les yeux d’Anja

Une photographe de guerre au regard exceptionnel, Anja Niedringhaus, a été tuée le 4 avril dernier en Afghanistan. Hommage à une humaniste convaincue que les guerres n’ont pas de vainqueurs et décidée à le montrer

Anja Niedringhaus voyait sans plaisir approcher le jour où ses employeurs lui demanderaient de quitter l’Afghanistan. Photographe allemande de l’agence américaine Associated Press (AP), elle savait que les Etats-Unis s’intéressaient à ce pays ravagé par la guerre pour l’unique raison que leurs troupes y étaient engagées. Dès qu’ils seraient partis, leur intérêt s’effondrerait. Or, en ce printemps 2014, le désengagement des GI allait bon train, au point que son terme était annoncé pour la fin de l’année.

Difficile d’imaginer terre plus rude que l’Afghanistan. Surtout aujourd’hui, après trente-cinq années de guerre qui ont dévasté les hommes autant qu’elles ont détruit le pays. Et pourtant, certains étrangers continuent à s’y attacher, parfois profondément. Touchés par des rencontres. Retenus par des souvenirs. Anja Niedringhaus était de ceux-là. Elle qui y séjournait trois mois par an depuis des années montrait quelque réticence à s’en aller, alors que rien n’était réglé.

La photographe y aura été finalement contrainte plus tôt que prévu. Et de la pire des façons. Le 4 avril, dans une localité perdue de la province du Kunar, où elle couvrait une élection présidentielle très attendue, elle a été fauchée par une rafale de mitraillette. Trahie par l’un de ces nombreux policiers afghans chargés d’assurer le bon déroulé du scrutin et, donc, de garantir sa protection.

L’Allemande, dont Genève a longtemps été la base principale, n’était pas une vedette. Seule la signature de son agence accompagnait généralement ses photos. Mais quel talent! Son regard lui aura attiré l’admiration de sa profession et une longue série de distinctions, dont le fameux Prix Pulitzer, reçu en 2005 avec neuf de ses collègues d’AP, pour son travail de «reporter embarquée» au sein des forces d’occupation américaines en Irak. Et il lui vaut ces jours – hasard du calendrier – une exposition à la CoalMine de Winterthour*.

Qu’avait donc de si exceptionnel la photographe? «Très peu de femmes parcourent les pays en guerre comme elle l’a fait, remarque Sascha Renner, le curateur de l’exposition zurichoise. Surtout sur une aussi longue période, plus de vingt ans. Et puis, alors que beaucoup de ses collègues passent rapidement d’un terrain à l’autre, elle avait l’habitude de revenir régulièrement sur certains d’entre eux. Comme employée d’agence, elle devait ramener un matériel formaté et le faisait avec conscience. Mais elle s’arrangeait toujours pour s’échapper quelques jours et réaliser un travail plus personnel.»

Son talent: débusquer des traces d’humanité partout. Y compris dans les pires circonstances. Telle cette poupée GI surgissant de la tenue d’un soldat américain en patrouille. Ou ce militaire effondré devant les bottes de ses camarades tués au combat. Autant Anja Niedringhaus reste indifférente à la machinerie guerrière, autant elle se soucie de ses effets sur les êtres. Avec la conviction profonde qu’«à la guerre il n’y a pas de vainqueur», et un talent rare pour le suggérer. «Ses photos ne s’attardent pas sur le spectaculaire, observe l’un de ses collègues d’AP, Michel Euler. Elles racontent des histoires.»

Pas facile, pour autant, d’échapper à la propagande. Un jour où la reporter se trouvait en compagnie de soldats américains à Bagdad, elle a vu arriver le président George W. Bush un large sourire aux lèvres et un grand plat de dinde au bout des bras. Le cliché qu’elle a pris ce jour-là a fait le tour du monde. Mais il lui a laissé une impression ambiguë. «Anja était fière d’avoir saisi cette scène, confie Sascha Renner. En même temps, elle avait conscience de s’être fait instrumentaliser.»

La photographe se sentait une responsabilité. Quand on lui demandait pourquoi elle passait une bonne partie de sa vie à couvrir des guerres, elle répondait que quelqu’un devait bien le faire. Pour que certaines horreurs soient connues. Pour que certaines histoires ne tombent pas dans l’oubli.

Anja Niedringhaus a photographié un jour un soldat américain grièvement blessé. Soucieuse de savoir ce qu’il était devenu, elle est partie à sa recherche et l’a retrouvé des mois plus tard. Elle s’est alors rendu compte que l’homme ne gardait pas le moindre souvenir de ce qu’il lui était arrivé. Pour l’aider à retrouver cette part de son existence, elle lui a tendu des photos. Puis elle lui a offert un objet ramassé sur le champ de bataille: un grain de blé.

* At War , du 10 avril au 11 juillet 2014, à la CoalMine, Turnerstr. 1, à Winterthour. Fermé le dimanche.

«Ses photos ne s’attardent pas sur le spectaculaire. Elles racontent des histoires»

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