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Comment notre jugement moral change quand on change de langue

Nous ne faisons pas les mêmes choix éthiques dans notre langue maternelle que dans une langue étrangère. Eh oui, la moralité est plastique

Vous aussi, vous avez l’impression d’être une personne un peu différente lorsque vous vous exprimez dans une autre langue que votre langue maternelle? Le Scientific American, le célèbre mensuel de vulgarisation scientifique américain, rend compte dans sa dernière édition d’expériences «fascinantes» dont il ressort que notre sens de la morale, qui fait une grande part de notre identité profonde, est altéré lorsqu’il faut faire des choix dans une langue étrangère.

La première expérience date de 2014, elle proposait à des volontaires une nouvelle version du «dilemme du tramway», l’expérience originale remontant à 1967: Actionnerez-vous l’aiguillage qui tuera une personne pour en sauver cinq? Peut-on, faut-il provoquer un décès pour en éviter d’autres? C’est ce que choisissent la plupart des participants. Les interprétations et les critiques de cette expérience sont innombrables, comme «Le Temps» en a rendu compte en 2015:

Lire aussi: Le «dilemme du tramway» a déraillé (17.04.2015)

Mais tout se complique lorsqu’on précise que la personne qui devra être sacrifiée doit être poussée du haut d’un pont pour stopper le tramway fou, et qu’on pose la question dans une langue qui a été apprise. Alors que 20% des volontaires reconnaissent qu’ils pourraient le faire quand le choix cornélien est proposé dans leur langue maternelle, la proportion passe à 50% quand le choix est proposé dans une langue d’apprentissage.

Avec un dispositif très différent, une autre expérience montre que des récits que beaucoup trouvent moralement répréhensibles (inceste consenti entre frère et sœur, un chien mangé par son propriétaire après que l’animal est passé sous une voiture…) sont jugés beaucoup moins choquants lorsque les descriptions sont faites dans une langue étrangère.

La langue intime, plus «morale»

Plusieurs explications coexistent, explique le «Scientific American». Selon la première, nous ferions des choix plus simples et plus expéditifs dans une langue étrangère car le choix est plus compliqué pour notre cerveau, moins préparé à un effort difficile. Les expériences qui montrent qu’on fait moins d’erreurs d’inattention dans un problème de maths quand il est écrit dans des caractères plus compliqués qui demandent plus de concentration, iraient dans le même sens.

L’autre explication est que notre langue maternelle fait davantage appel à nos émotions et à notre intimité qu’une langue apprise dans un contexte scolaire et académique. On sait par exemple que les bilingues se rappellent mieux d’un événement lorsqu’il est évoqué dans la langue dans laquelle il s’est produit. Une expérience fondée sur la conductivité électrique de la peau, qui augmente avec l’adrénaline, a aussi été menée sur des personnes ayant grandi en parlant turc et ayant appris l’anglais plus tard. Ces personnes ont été soumises aux mêmes mots et phrases soit neutres («table») soit avec une dimension affective et morale (des réprimandes comme «Shame on you», des mots tabous comme des jurons), prononcés en anglais et en turc. Il en ressort que leurs émotions étaient bien plus intenses lorsque les mots étaient prononcés en turc, comme si la langue maternelle conservait des traces, des souvenirs de transgression et de punition, impactant donc notre jugement moral dans notre langue maternelle.

Dernière expérience compilée par le «Scientific American»: les participants ont reçu des scénarios moraux complexes, des bonnes intentions aboutissant à des conséquences négatives (un sans-abri qui reçoit un manteau neuf et qui se fait battre ensuite parce qu’on pense qu’il l’a volé) ou des conséquences positives partant de mauvaises intentions (une adoption réussie par un couple qui cherchait des subventions). Il en ressort que le jugement moral prend moins d’importance que le résultat final lorsque le scénario est présenté dans une langue apprise. Le résultat compte plus que l’intention, en langue étrangère.

Quel est mon vrai moi moral, se demande donc le «Scientific American», est-ce le reflet de mes souvenirs, mes émotions, mes interactions qui m’ont enseigné ce qu’était le «bien»? Ou est-ce le raisonnement que je suis capable de tenir quand je me détache justement de mes contraintes inconscientes?

L’article original: How Morality Changes in a Foreign Language

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