entretien

Michel Onfray: «Notre civilisation n’a plus les moyens de défendre quoi que ce soit de positif»

Avec «Décadence», le fondateur de l’Université populaire de Caen décrit la faillite de nos sociétés occidentales et judéo-chrétiennes. Son prochain livre, «Décoloniser les provinces» se veut un pavé dans la mare présidentielle

Le Temps: Votre prochain livre, «Décoloniser les provinces» (Ed. de l’Observatoire), dessine des pistes pour sortir de l’impasse politique que vous ne cessez de dénoncer. Au-delà de la présidentielle, le mal français est donc profond?

Michel Onfray: Depuis Philippe le Bel jusqu’à… François Hollande, en passant par Louis XIV, Robespierre, Napoléon, de Gaulle, Mitterrand, la France est centralisée, jacobine si vous me permettez le néologisme pour les deux premiers noms propres. L’Etat qui décide tout d’en haut a montré ses limites antidémocratiques: désormais, ça n’est pas le peuple qui gouverne, mais des élus qui ont fini par constituer une caste politicienne technocratique qui, une fois de droite, une fois de gauche, mais toujours libérale, se partage le pouvoir.

Décoloniser les provinces est un plaidoyer pour le girondinisme, le communalisme libertaire, le pouvoir de parlements régionaux, l’autogestion, l’autorité consentie. Vous connaissez bien cela en Suisse. Je fais d’ailleurs dans ce livre l’éloge de votre système…

– Ce scrutin à venir peut-il selon vous «changer la France»?

– Non, car nous allons changer de tête mais garder le corps: le prochain président sera un libéral, Fillon ou Macron probablement, il ira dès le lendemain de son élection prendre ses ordres à Bruxelles: notre chef de l’Etat n’est plus que le premier ministre de l’Etat libéral autoritaire européen – un monstre inédit en politique: le libéralisme imposé, contrôlé et garanti par l’Etat…Autre option désespérante: Marine Le Pen. Si elle devait être élue, ce serait la guerre civile dans la minute. Mais comme le restant de la classe politique est contre elle, il y a peu de probabilités pour que les deux tiers que sont la droite et la gauche fassent moins que le tiers qu’est le Front national. L’Etat maastrichtien a plus d’un tour dans son sac pour assurer sa durée au pouvoir, bien que les peuples n’en veuillent plus.

– Etes-vous, Michel Onfray, l’héritier des grands philosophes de droite?

– Je me suis moi-même posé la question. Elle est où, ma vision des choses? De qui suis-je le disciple? Eh bien, je ne suis le disciple de personne. Il n’est pas question pour moi d’aller chercher chez d’autres une pensée dont je pourrais dire qu’elle est la mienne. Je reste un homme de gauche, libertaire, proudhonien, pas un homme de droite. A droite, on constate en effet la réalité de la décadence, l’effacement des sociétés et des cultures. Sauf qu’à droite on nous dit: un homme providentiel peut inverser le mouvement.

Tout le monde sait que des civilisations ont disparu, que les civilisations sont mortelles, mais personne ne veut l’accepter pour nous

L’extrême droite est optimiste: elle dit que si on ferme les frontières, si on réapprend aux enfants l’histoire autrement, etc., tout changera. C’est le discours d’Eric Zemmour ou de Marine Le Pen: «Faisons autrement et la décadence disparaîtra!» Moi, je ne suis pas du tout optimiste. Je dis: il n’y a rien à faire, c’est ainsi. Ne nous berçons pas d’illusions. Ma lecture de la décadence n’est pas réactionnaire au sens étymologique, c’est-à-dire destinée à restaurer un ordre passé. Il y a un mouvement général de civilisation qui nous fait tendre vers la décadence. Tout le monde sait que des civilisations ont disparu, que les civilisations sont mortelles, mais personne ne veut l’accepter pour nous.

– Vous n’êtes donc pas un philosophe réactionnaire?

– Si je devais m’attarder à tout ce qu’on dit de moi, je n’aurais pas fini. Ce genre de propos vient souvent de la part de ceux qui, de ce gros livre de plus de 600 pages, n’auront pas lu autre chose que son titre mais ne s’interdiront pas de parler longuement de son contenu. J’ajoute que créer et animer bénévolement une université populaire, comme je le fais à Caen depuis 2002, et ce afin de lutter contre les idées du Front national, paraît assez incompatible avec un engagement réactionnaire. Mais passons…

– Parlons justement de l’Université populaire de Caen. A l’heure où les candidats à la présidentielle  semblent avoir de plus en plus de mal à convaincre le pays réel, pourquoi votre modèle n’a-t-il pas fait plus d’émules? Avez-vous le sentiment que le monde intellectuel français refuse ce genre d’initiative?

– Je vous répondrai très directement et cela, une fois de plus, ne va pas me faire que des amis. Il faut un homme déterminé et volontaire pour porter seul l’intendance d’un projet qui ne rapporte pas d’argent. Il faut beaucoup de détermination pour faire face aux critiques constantes et habituelles de ceux qui ne font rien et attaquent ceux qui font. Il y a peu de candidats, parmi nos intellectuels, prêts à ce genre de martyre… Mais attention: rien de cela n’aurait pu réussir si j’avais été seul. J’ai à mes côtés une formidable équipe d’une quinzaine d’amis qui tous sont bénévoles et militants dans cette aventure collective, qui fête cette année ses 15 ans d’existence. Or, croyez-moi, il n’y a pas, dans cette équipe, un seul réactionnaire…

– Dans votre optique, la décadence de la civilisation judéo-chrétienne est dès lors inéluctable. Problème majeur: notre société y est-elle préparée?

– Non, pas plus que nous ne nous préparons à notre propre mort! Nous savons que les civilisations sont mortelles, tout comme nous savons que nous le sommes également, mais il existe une formidable capacité à la dénégation chez ceux qui sont concernés directement par ces faits. On consent à cette vérité pour tout ce qui n’est pas nous, mais jamais pour nous. De la même manière, nous sommes capables d’être très critiques sur les religions d’autrui mais pas du tout sur la nôtre. C’est la fameuse histoire de la paille que l’on voit dans l’œil du voisin sans être capable de voir la poutre qui se trouve dans le nôtre…

– Vous associez largement la Révolution française à la terreur et à sa force destructrice. Pensez-vous que ce legs reste problématique dans la psychologie politique hexagonale?

– La France est en pleine campagne présidentielle. Les affaires occupent de nouveau le devant de la scène. L’idée de détruire est-elle plus forte que l’envie de construire? La Révolution
française, intellectuellement issue de Montaigne, Descartes, Spinoza et de la philosophie des Lumières, est un moment dans ce processus de décomposition du judéo-christianisme. 1789 est un formidable moment positif: contrat social contre théocratie, abolition des privilèges et déconstruction du féodalisme, règne de la raison contre l’ordre de la tradition, etc. Puis la confiscation de cette Révolution par les Jacobins en 1793 la fait basculer du côté de Thanatos: tribunal révolutionnaire, visites domiciliaires, loi sur les suspects, gouvernement révolutionnaire, terrorisme de la guillotine, génocide vendéen.

Au XXe siècle, ces fameux intellectuels ont été nombreux à célébrer les régimes totalitaires, Hitler ou Staline, puis Trotski et Mao, puis Castro et Pol Pot

Cette culture de la terreur, ce climat de guerre civile, cette résolution des tensions par la peine de mort sont, hélas, devenus des signatures de la vie politique (mais pas seulement…) française, bien au-delà du XVIIIe siècle.

– Vous pointez les errements des intellectuels français, observateurs de notre temps. Sont-ils si différents des intellectuels des autres grands pays? Y voyez-vous une explication du divorce actuel entre une partie des électeurs français et les élites, un carburant pour le discours
anti-système?

– J’ignore le détail de ce qu’ont fait les intellectuels dans les autres pays, mais ce que je sais des errances des intellectuels français est consternant – et l’est toujours… Au XXe  siècle, ces fameux intellectuels ont été nombreux à célébrer les régimes totalitaires, Hitler ou Staline, puis Trotski et Mao, puis Castro et Pol Pot. En Mai 68, le gotha des intellectuels parisiens souhaitait légaliser la pédophilie. Il y eut ensuite la célébration du régime de l’ayatollah Khomeiny en Iran, dont Foucault nous fit un récit plus que problématique.

A quoi assiste-t-on aujourd’hui, dans ce même lignage? A l’émergence d’un courant islamo-gauchiste qui continue à détruire la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité, le féminisme,
la démocratie pour vanter les mérites de la soumission, de l’inégalité, du communautarisme, de la théocratie, de la misogynie, de la phallocratie, de l’homophobie, de l’antisémitisme. Et ce en toute impunité! Quiconque dénonce cette régression devient dans l’instant un islamophobe. Je l’ai déjà dit lors de la publication de mon essai Penser l’islam (Ed. Grasset): l’islam politique est une bombe.

– La violence actuelle de la société française, illustrée tant par les attentats islamistes que par les émeutes de banlieue, n’est-elle pas plus prosaïquement le résultat du chômage endémique et du manque de perspectives sociales?

Bien sûr que c’est une composante majeure, mais pas la seule. Car tous les jeunes sans emploi, tous les chômeurs ne basculent pas dans le terrorisme ou la violence. Par ailleurs, certains terroristes étaient très intégrés dans la société, avec diplômes et travail. Tout cela est à mettre en relation, en France, avec la fin de l’Etat, qui n’est plus respecté donc qui n’est plus respectable. L’Etat français, malgré l’état d’urgence en vigueur depuis les attentats parisiens de
novembre 2015, n’a plus aucun moyen de se faire respecter dans des zones de non-droit qui prolifèrent sans contre-feux.

Dès lors, pourquoi lui obéir? La déliquescence généralisée permet le retour de la jungle – c’est ce que Hobbes avait déjà magnifiquement analysé en cas de rupture du contrat social dans le Léviathan…

– Une phrase de votre livre a fait couler beaucoup d’encre: «L’Europe est à prendre et à vendre.» La charge est très violente…

– Notre civilisation n’a plus les moyens de défendre quoi que ce soit de positif. C’est ce que je nomme son épuisement. Nous ne jouissons plus que de repentance et de contrition. Nous réécrivons notre histoire dans l’unique sens du mea culpa. Nous criminalisons toute fierté possible quant à notre héritage culturel. Il y a quelques jours encore, le candidat Emmanuel Macron, formé à la philosophie près de Paul Ricœur, affirmait: «La culture française n’existe pas». Nous condamnons la mémoire et le travail de l’historien au profit de la récitation du catéchisme idéologique et de l’ânonnement des lieux communs militants. Notre Education nationale condamne à mort les langues anciennes, les humanités. L’actuelle ministre socialiste de l’Education, Najat Vallaud-Belkacem, n’a-t-elle pas déclaré que la grammaire était «négociable»?

Nous condamnons la mémoire et le travail de l’historien au profit de la récitation du catéchisme idéologique et de l’ânonnement des lieux communs militants

Cette même Education nationale a déjà enterré l’apprentissage et la mémoire au profit du développement d’une hypothétique créativité. On veut transformer en programmeur informatique des enfants qui ne savent pas encore lire et écrire. Notre présent n’est plein que de notre haine de notre passé et de notre incapacité à formuler un avenir. Je ne vois pas, dans ces conditions, comment l’Europe communautaire telle que nous la connaissons peut se ressaisir.

– Vous vous définissez vous-même comme un «philosophe de combat» et non un «philosophe de pouvoir». Quelle est la différence?

– Le philosophe de pouvoir est contre un certain type de pouvoir (le capitalisme la plupart du temps) mais pas contre un autre type de pouvoir (le marxisme-léninisme). Sartre par exemple traitait de Gaulle de fasciste mais célébrait en même temps tous les dictateurs de la planète pourvu qu’ils soient marxistes. Je n’ose imaginer quel homme aurait été Sartre avec un régime de type soviétique en France! Camus, en revanche, était un philosophe critique à l’endroit de tous les pouvoirs, quels qu’ils soient – il était un philosophe de combat. Il savait que ce qui est mauvais n’est pas tel ou tel pouvoir en particulier mais tous les pouvoirs.

– Que devraient faire les responsables politiques et les intellectuels pour réhabiliter «le peuple» et la terre, comme vous le réclamez souvent?

– Je crois qu’il est peut-être trop tard. Mon propos n’est ni optimiste ni pessimiste, ni conservateur ni réactionnaire. Je ne crois pas au meilleur avec une montée indéfinie vers le progrès. Je ne crois pas au pire avec promesses de damnations et d’apocalypses. Je ne crois pas que nous pourrions garder ce qui est encore debout ni même que nous pourrions restaurer un ordre ancien. Nos sociétés ressemblent à un navire en grande difficulté qui continue de voguer sur des eaux toujours plus houleuses. La voie d’eau est largement ouverte dans la coque du bateau qui coule et il n’y a plus rien à faire d’autre que de mourir debout, avec élégance. Je suis un tragique: j’essaie de voir le réel tel qu’il est. Ni rire, ni pleurer, mais comprendre, écrivait déjà Spinoza
en son temps. 


A lire: «Décadence» (Ed. Flammarion). Prochain ouvrage à paraître le 15 mars: «Décoloniser les provinces» (Ed. de l’Observatoire)


PROFIL

Janvier 1959: Naissance à Argentan (Orne). Père ouvrier agricole. Mère femme de ménage.

1979-1982: Journaliste stagiaire à «Ouest-France».

1983: Commence une carrière d’enseignant en lycée technique à Caen.

1993: Prix Médicis de l’essai pour «La Sculpture de soi» (Ed. Grasset).

2002: Lancement de l’Université populaire de Caen pour réagir au choc de l’élection présidentielle d’avril-mai 2002, qui vit Jean-Marie Le Pen se qualifier pour le second tour.

2007: Soutient le candidat d’extrême gauche Olivier Besancenot pour la présidentielle française.

2015: Le philosophe est accusé par «Libération» de faire le jeu du Front national par son «simplisme polémique» et sa «médiaphobie».

2017: «Décadence», 600 pages, intègre la liste des best-sellers

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