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Haruki Murakami: «Trop aimer m’a déchiré le cœur»

Avec «Des Hommes sans femmes», le maître japonais Haruki Murakami livre des nouvelles cruelles qui bousculent bien les clichés sur le sentiment amoureux

Sept nouvelles. Sept hommes sans femmes, hantés par des amours perdues ou chimériques. Sept histoires de solitude et de deuil. Sept façons d’exprimer la même mélancolie, «sous une pluie qui noie le monde dans une froide humidité». Sur la platine, de vieux vinyles, des tubes des sixties, des standards du jazz, toute la nostalgie de ces «vies antérieures» dont il ne reste qu’une petite musique poignante. Avec ces «Hommes sans femmes», Murakami revient à la forme brève, des récits qui ne peuvent que tourner court parce qu’ils reposent sur une perte ou une disparition, un renoncement ou une séparation.

Il faut donc aller vite et c’est à force de resserrer les mailles de ses scénarios que l’auteur de «Kafka sur le rivage» nous accroche. Au départ, le monde qu’il décrit semble rassurant, parfaitement paisible. Et puis, soudain, quelque chose se brise. Comme dans «Drive my car» – clin d’œil aux Beatles –, confession d’un comédien qui vient de se faire retirer son permis et qui cherche un chauffeur pour le conduire à ses répétitions, à bord de sa Saab.

Une jeune femme se présente, le voilà tiré d’affaire. Dans la voiture, elle fume sans arrêt, ne dit presque rien. Des silences pesants, qui vont le pousser à parler. De la mort brutale de son épouse et de leur petite fille… En quelques pages, le récit a basculé dans la tragédie la plus sombre, laissant cet homme sans femme au bord du précipice.

Tous les marins du monde

Autre disparition, celle qu’évoque Murakami dans la nouvelle éponyme de son recueil. En pleine nuit, un homme reçoit un coup de téléphone et une voix anonyme lui annonce le suicide de «M.», une femme qu’il avait follement aimée pendant son adolescence. Soudain arraché à son sommeil et à ses rêves, il sera la proie d’un effroyable cauchemar.

Si vous tendez bien l’oreille la nuit, vous aussi, vous pourrez entendre le chant de deuil des marins, au loin

«Pour moi, avec sa mort, ce fut comme si j’avais perdu à tout jamais la part du jeune garçon de quatorze ans qui était encore en moi», dira-t-il. Et, en voix off, Murakami nous souffle ces mots: «Elle avait pris la décision de mettre fin à ses jours et elle était passée à l’acte. Tous les marins du monde et toutes leurs paroles douces n’avaient pu la délivrer du royaume des morts. Si vous tendez bien l’oreille la nuit, vous aussi, vous pourrez entendre le chant de deuil des marins, au loin.»

Vieux renard

Pour Murakami, cette complainte funèbre semble être la face cachée de l’amour, sa part d’ombre, irrémédiablement. Comme s’il n’y avait pas d’amour heureux. Comme si toute passion était condamnée à devenir maléfique, une épreuve douloureuse à laquelle sera aussi confronté un autre personnage, le Dr Tokai, un chirurgien qui a vécu «une existence chanceuse» pendant longtemps avant de s’éprendre jusqu’à la folie d’une femme mariée, presque malgré lui, «tel un vieux renard rusé pris au piège». Ce qu’il raconte alors ressemble à une descente aux enfers – elle lui sera fatale – parce que, dira-t-il, «trop aimer m’a déchiré le cœur, comme si j’étais atteint d’une maladie grave».

Une bossue

C’est dire la cruauté de ces nouvelles qui bousculent bien des clichés sur le sentiment amoureux, jamais rédempteur aux yeux de Murakami. Il y ajoute un zeste de fantastique – et d’humour noir – lorsqu’il débarque chez Kafka en imaginant la rencontre de Grégoire Samsa et d’une bossue venue réparer une serrure de sa maison. Trouvera-t-elle la bonne clé, dans un monde qui «attend d’être déchiffré»? Cette question hante toute l’œuvre de Murakami qui, d’un livre à l’autre, cherche à donner un sens à une réalité qu’il juge énigmatique, et parfois ténébreuse.

Chats de gouttière

Reste à raconter des histoires, encore et encore, comme cette Shéhérazade qui traverse les siècles pour s’inviter dans une nouvelle où elle croisera quelques chats de gouttière, un bestiaire insolite surgi du fond des océans et un homme «totalement coupé du monde extérieur, abandonné sur les rivages d’une île déserte».

Ce titre s’est enraciné dans mon esprit comme une graine déposée dans un champ par le hasard du vent

C’est un carrousel d’âmes seules et de cœurs égarés que fait tourner Murakami. Avec des personnages qui cherchent désespérément à aimer. Ou qui perdent pied à force de trop aimer. Peut-être parce que l’amour doit rester un absolu? Comme un rêve inaccessible? Comme une Atlantide où l’on n’accostera jamais? «Ce que j’ai voulu aborder dans ce recueil, a expliqué Murakami, c’est l’isolement et ses conséquences émotionnelles. Pourquoi ce titre, «Des Hommes sans femmes»? Je n’en sais rien. D’une façon ou d’une autre, il s’est enraciné dans mon esprit comme une graine déposée dans un champ par le hasard du vent.»

«Recueillir les confessions des autres»

Ce vent-là entraîne les lecteurs vers des terres où Murakami dit vouloir «recueillir les confessions des autres, tel un thérapeute ou un prêtre». Savoir écouter est une autre vertu du Japonais, au fil de récits où il a rassemblé toutes ses obsessions sans asséner aucun dogme, aucune morale. Pour que l’amour reste un mystère, la plus insondable des énigmes.


Haruki Murakami, «Des Hommes sans femmes», traduit du japonais par, Hélène Morita, Belfond, 295 p.

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