Cinéma

François Yang, filmer pour se comprendre

Après plusieurs documentaires remarqués, le réalisateur romand signe son premier long-métrage de fiction. Il raconte dans «L’Ame du tigre» comment un jeune homme va devoir se reconnecter avec ses racines chinoises suite au décès de son frère

Il y a François Yang, le cinéaste. Et il y a Alex, le personnage principal de «L’Ame du tigre», son premier long-métrage de fiction. On entend souvent que les réalisateurs mettent toujours un peu d’eux-mêmes dans leurs films, on en a une nouvelle fois la confirmation.

Je voulais parler de ce que j’ai vécu à l’époque, des émotions par lesquelles je suis passé

François Yang a grandi à Fribourg et vit depuis quelques années à Paris. Son père est né en Chine et à vécu à Taïwan avant de s’installer sur les bords de la Sarine, où il rencontrera sa future épouse, elle aussi d’origine chinoise mais née à Paris. Alex est quant à lui fils d’un Chinois et d’une Française.

Dans la fiction, il perd son frère, et va alors devoir, pour accompagner sa famille dans son deuil, se reconnecter avec ses racines, se rapprocher d’un père qui lui est en grande partie étranger. Dans la vraie vie, François Yang a lui aussi perdu un frère. Alex, c’est donc forcément un peu François. «Je voulais parler de ce que j’ai vécu à l’époque, des émotions par lesquelles je suis passé», admet le réalisateur.

Un Asiatique au pays des Helvètes

L’envie de se lancer dans un premier long de fiction lui est venue alors qu’il travaillait sur le documentaire «Rêve de Chine», racontant en 2009 l’exil au Pays du Milieu d’une famille fribourgeoise. Dans la première version de «L’Ame du tigre», c’est un père qui décédait. Mais le récit ne fonctionnait pas, et il a tout repris en puisant dans sa propre histoire pour nourrir un film qui impressionne par sa grande maîtrise formelle et la profondeur des sentiments qu’il distille. «Une fiction, c’est une question de persévérance, il faut sans cesse réécrire, ne pas avoir trop de complexes», affirme-t-il.

Dans la sage Fribourg des années 1980, François Yang se souvient avoir été la cible de quolibets. Seul Asiatique d’une classe 100% helvète, il avait alors décidé, par désir d’intégration, de ne pas se considérer comme chinois. Son père avait beau essayer de lui parler de ses racines, il faisait le sourd. Ce n’est que plus tard qu’il prendra conscience que l’on peut avoir plusieurs identités, et qu’il important de comprendre d’où on vient. Et de citer le philosophe François Julien, qui a beaucoup écrit sur l’altérité et la Chine.

A lire également:  L’Ame du tigre», ou le poids des traditions

J’ai été frappé de voir que des gens vivaient en autarcie, comme s’ils étaient en Chine. Certains, ceux de la génération de mes parents, ne parlent même pas français.

A 17 ans, suite au décès de son frère, le Fribourgeois décide de partir étudier une année aux Etats-Unis. Il opte pour la Upland High School, dans la banlieue de Los Angeles, où il se familiarise avec la photo et la vidéo. De retour en Suisse, il s’inscrit en section cinéma à l’Ecal (Ecole cantonale d’art de Lausanne). Son court-métrage de diplôme, la comédie musicale One Magic Evening, lui vaudra en 2004 le Prix de la relève, remis lors des Journées de Soleure par Suissimage et la Société suisse des auteurs. Il réalise dans la foulée «Le Mariage en Afrique», documentaire dans lequel il suit une union entre une Camerounaise et un Suisse, puis filme ensuite, dans «Des Bleus dans la police», le quotidien de trois aspirants genevois.

«L’Ame du tigre» a été tourné dans les quartiers chinois du XIIIe arrondissement parisien, découverts entre septembre 2004 et août 2005, lorsqu’il avait occupé un atelier mis à disposition par la Ville et l’Etat de Fribourg. Il s’était alors beaucoup promené de nuit et avait été frappé par les lumières et les ambiances, qu’il a cherché à reproduire au plus près, son film se déroulant essentiellement de nuit, comme ces films noirs hollywoodiens qu’il aime tant. «J’ai été frappé de voir que des gens vivaient en autarcie, comme s’ils étaient en Chine. Certains, ceux de la génération de mes parents, ne parlent même pas français. Et en même temps, les enfants sont modernes et déconnectés de cette culture. Ils se posent beaucoup de questions face à des parents qu’ils ne comprennent pas.»

Aujourd’hui, François Yang est bien dans sa peau, même s’il a gardé une certaine forme de timidité, de pudeur. Réaliser ce film l’a aidé à mieux s’accepter. Marié à une Française, il est père d’une fillette de 4 ans qui se prépare à accueillir en septembre une petite sœur. Il y a treize ans, alors qu’il montait «Le Mariage en Afrique», il nous disait avoir plusieurs idées en tête, afin d’être sûr que l’une ou l’autre se concrétise. Il n’a pas changé, mais se dit désormais conscient que mener plusieurs projets de front est surtout nécessaire au vu des difficultés rencontrées en matière de financement.

Envie d’engagement

Son prochain film, qu’il vient de réécrire après un premier scénario qu’il trouvait maladroit, sera plus engagé, promet-il. Il traitera d’écologie. En parallèle, il développe un nouveau documentaire, «Edelweiss en Chine», qui le verra partir à la rencontre de sa famille chinoise, notamment ses oncles, victimes de la Révolution culturelle, un élément qu’il a d’ailleurs intégré à «L’Ame du tigre». «Mes films ont une veine humaniste qui me correspond, glisse-t-il au moment de conclure. J’ai un ami qui travaille au CICR et dont les actions peuvent changer la vie de milliers de gens. Si à ma façon je peux changer la manière dont les gens voient le monde, c’est déjà ça.»


Profil

1978: Naissance à Fribourg

2004: Prix de la relève aux Journées de Soleure. «Le Mariage en Afrique»

2007: «Des Bleus dans la police»

2009: «Rêve de Chine»

2016: Première de «L’Ame du tigre» au Zurich Film Festival

Publicité