Exploration

Jungle, déserts et montagnes, laboratoires pour mettre à l'épreuve le corps humain

Loin des laboratoires et des hôpitaux, l’explorateur franco-suisse Christian Clot parcourt les milieux les plus hostiles afin de comprendre les changements qui s’opèrent dans son organisme. Des exploits rendus possibles par des capteurs toujours plus performants

Dans le froid, la chaleur ou encore l’humidité: les derniers endroits visités par Christian Clot n’ont rien de vacances de rêve. Le terrain de jeu de ce Franco-suisse natif de Neuchâtel se résume aux endroits les plus inhospitaliers du monde, dans le but d’étudier ses réactions somatiques et cognitives aux «périodes de crise», comme il les nomme.

Il a ainsi mis sur pied un projet baptisé «Adaptation» qui consiste en l’analyse de plusieurs paramètres physiologiques et neurologiques récoltés sur de longues périodes lors de quatre dangereux périples. Il était à Neuchâtel le 20 mars au Centre suisse d’électronique et de microtechnique (CSEM), partenaire technique du projet afin d’en présenter les tout premiers enseignements.

Avant de revenir sur ses terres natales, Christian Clot a traversé le désert iranien du Dasht-e Lut, désolation la plus chaude avec 70°C, et les monts Verkhoïansk en Sibérie, troisième région la plus froide du monde après les pôles. Sans oublier un passage dans l’humidité écrasante de la jungle amazonienne ainsi qu’au fil des canaux de Patagonie, où les vents passent de 0 à 200 km/h en moins de cinq minutes. Quatre expéditions qu’il a complétées en solitaire, tractant ou portant avec lui son équipement et ses provisions (près de 90 litres d’eau sur un chariot lorsqu’il était en Iran).

L’effet «bouton»

Que l’on ne s’y trompe guère: si ces pérégrinations sont hors normes et constituent une première, c’est bien d’un projet scientifique dont il est ici question. On ne sait rien ou presque de ce qu’il se passe lors d’événements extrêmes, explique l’aventurier: «La plupart des études de ce genre sont réalisées en laboratoire ou a posteriori, mais aucune sur le terrain». Et quand il dit extrême, il en mesure la portée: son isolation était totale, sans la possibilité d’être secouru rapidement, et ce afin d’écarter un potentiel «effet bouton», qui l’aurait conduit à se comporter différemment se sachant épaulé.

Si les connaissances du corps dans de telles conditions demeurent modestes c’est surtout en raison de la lourdeur des équipements d’analyse: difficile en effet de s’enfoncer dans la jungle ou le désert avec 50 kilogrammes d’instruments en tout genre… Mais les choses évoluent. Les progrès en miniaturisation de capteurs, le fait qu’ils fonctionnent sans fil et sont désormais bien moins énergivores autorisent désormais ce genre de mesures in situ.

C’est justement sur ce point que s’est illustré le CSEM, centre spécialisé en microélectronique qui a fourni à Christian Clot l’un de ses «wearables» développés dans ses laboratoires. Baptisé «Sense», il consiste en quatre capteurs principaux (électrocardiographe, accéléromètre, thermomètre, capteur de bio-impédance) logés dans deux disques de plastiques, eux-mêmes intégrés à un gilet porté près du corps. Ainsi mis en contact avec la peau, au niveau des côtes, ils enregistrent en temps réel une dizaine de paramètres vitaux (fréquence cardiaque, dépense calorique, rythme du sommeil…), directement ou après des calculs. Initialement conçu pour les sportifs de haut niveau, l’outil a parfaitement rempli son rôle pour le périple de Christian Clot.

«On aurait pu utiliser des capteurs différents tels que ceux du commerce, reconnaît Matthia Bertschi, chef de secteur Systèmes au CSEM. Mais ils auraient été plus lourds, moins pratiques et surtout il aurait fallu tous les synchroniser ce qui est peu pratique», poursuit-il en montrant les futures versions du Sense en cours de développement. La plus petite est une simple puce de quelques millimètres de côté. «Nous sommes désormais capables de pousser encore plus la miniaturisation, le facteur limitant reste aujourd’hui la taille des batteries», affirme le responsable.

Effets sur le cerveau

Le volet cognitif est quant à lui étudié à l’aide de tests standardisés que l’explorateur effectuait chaque jour, ainsi qu’avec des exercices réalisés sur ordinateur et destinés à estimer certaines capacités telles que sa mémoire, sa prise de décision ou son sens de la spatialisation. «Ce sont des exercices dits auto-apprenants capables de mentir à l’utilisateur afin de vérifier s’il répond en suivant toujours les mêmes schémas ou s’il est réellement conscient de la duperie», explique Christian Clot.

Lors des événements extrêmes qu’il a subis (la glace d’un fleuve gelé a craqué sous ses pieds en Sibérie, le faisant tomber dans une eau à moins de 4°C), Christian Clot a eu des moments de doute. La solitude et l’adversité ont-elles eu des effets sur son cerveau? C’est ce que des analyses par imagerie IRM devront déterminer. «De nouvelles connexions neuronales pourraient par exemple s’établir dans les lobes frontaux, associés à la prise de décision et au jugement», avance-t-il. L’analyse de toutes ces données récoltées (environ 1,5 gigaoctet de chiffres en tout genre) a été confiée à diverses entités, notamment au Laboratoire de neurosciences cognitives de l’Ecole Normale Supérieure de Paris.

Les résultats scientifiques devraient être connus dans les mois qui viennent. Mais ce n’est pas la fin d’Adaptation: Christian Clot va rempiler, cette fois avec un groupe de 20 personnes dont le départ est prévu l’an prochain. Ceci dans le but d’étudier les réactions sociales au sein du groupe, mais aussi afin d’acquérir des données sur un échantillon plus important. Bon courage aux volontaires…

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