Analyse

Terrorisme et présidentielle en France: pourquoi 2017 n’est pas 2012

En mars 2012, les meurtres de Mohamed Merah, près de Toulouse, étaient restés en arrière-plan du scrutin. Cinq ans plus tard, l’attaque des Champs Elysées, suite d’une trop longue liste d’attentats survenus depuis deux ans, peut fortement impacter le vote du premier tour

Que peut-il se passer dimanche, dans les 80 000 bureaux de vote en France? L’attentat commis jeudi soir contre les forces de police sur les Champs-Elysées va-t-il profiter à l’un ou l’autre des candidats? Que dit-il de la menace terroriste qui continue de peser sur l’Hexagone? Les explications du Temps.

Devant le 102 de l'avenue des Champs Elysées, une attaque isolée et ciblée

Il faut redire cela haut et fort à la veille du premier tour de la présidentielle française, dimanche 23 avril: dès ce matin, l’avenue des Champs-Elysées avait retrouvé son apparence et son affluence touristique. Seule perturbation: la présence de nombreuses caméras de télévision installées devant le lieu où l’échange de tir fatal a eu lieu entre les policiers et le tueur, Karim C., 39 ans, délinquant multirécidiviste déjà condamné à 15 ans de prison pour avoir tenté, en 2001, de tuer un élève policier et son frère.

Lire: Ce qu'on sait de l'attentat des Champs-Elysées, et ses suites politiques (Suivi en continu)

Plus que jamais, la présidentielle de tous les dangers (commentaire)

Point important: l’attentat de jeudi soir, qui a conduit à plusieurs interpellations matinales dans l’entourage du suspect, s’apparente avant tout aux attaques contre des soldats en patrouille au carré du Louvre le 3 février, et à l’assaut contre un autre groupe de militaires de l’opération «sentinelle» le 18 mars à l’aéroport d’Orly, qui s’était soldé par la mort de l’agresseur. Dans ces trois cas récents, les cibles visées étaient en uniforme, repérables et exposées. A l’inverse, le sous-officier tué le 11 mars 2012 par Mohamed Merah était en civil. Le terroriste lui avait alors tendu un guet-apens en prétextant la vente d’une voiture d’occasion.

Trois questions douloureuses

Le mode opératoire de l’attaque des Champs-Elysées, comme le profil du tueur – un délinquant violent, mentalement instable, dûment fiché par les services de police – posent trois questions douloureuses pour les autorités françaises. La première est celle des risques encourus par les forces de l’ordre qui, bien plus exposées que d’habitude en raison de leurs patrouilles, constituent maintenant un objectif pour les recrues de l’Etat islamique.

La seconde question est celle de l’objectif visé par le tueur. Cette guérilla contre les forces de sécurité ressemble en effet de plus en plus à ce qui se passa en Algérie lors de la guerre civile des années 1990. Soucieux de ne pas perdre leur appui dans une partie de la population, les islamistes des groupes armés focalisaient leurs attaques sur les policiers et les militaires pour s’en prendre aux symboles de l’Etat, misant sur l’impopularité de ces derniers dans les quartiers populaires, terreau de leur recrutement. Un autre scénario, tout aussi angoissant, est celui du «tueur de flics» qui s’empresse de profiter de l’aubaine terroriste pour donner plus d’éclats à ses actes. La revendication immédiate de l’Etat islamique, avec mention du nom d’un autre terroriste, pourrait signifier que son acte n’a pas été commandité par l’EI, mais récupéré.

Troisième question: comment expliquer qu’après plus d’un an d’état d’urgence (le régime sécuritaire d’exception décrété dans la nuit du 13 novembre 2015), un individu considéré comme dangereux, réputé très violent, pisté par les services de police et connu dans sa commune de résidence de Chelles (Seine-et-Marne), puisse toujours avoir en sa possession un fusil-mitrailleur?

Une situation de crise dont certains candidats peuvent tirer profit

Il ne faut pas être expert pour comprendre que, face à une telle attaque survenue à deux jours du premier tour du scrutin, tous les candidats à la présidentielle ne sont pas égaux. Jean-Luc Mélenchon, auteur d’une très belle remontée dans les sondages, n’a jamais été perçu comme un homme d’ordre, et son engagement en faveur des migrants peut, dans ce nouveau contexte, le pénaliser, de même que le socialiste Benoît Hamon, trop peu présent sur le terrain régalien.

A l’inverse, Marine Le Pen peut apparaître, dans l’esprit de nombreux Français, comme la seule candidate à pouvoir «remettre la France en ordre» comme le promet son slogan de campagne. L’extrême droite profite également de sa popularité dans les rangs des forces de l’ordre, qui ont multiplié les mouvements d’humeur contre le gouvernement sortant. Le tueur a, électoralement, fait le jeu du FN. Ce qui correspond d’ailleurs aux vœux de l’Etat islamique, pressé de déclencher un choc des civilisations en France, pays où la laïcité républicaine est affirmée et où plusieurs filières djihadistes ont été jugées. La dernière à se retrouver devant la justice est celle de Cannes-Torcy, dont le procès s’est ouvert ce jeudi à Paris.

Un duel se trouve toutefois relancé par cette attaque: celui qui oppose François Fillon à Emmanuel Macron. L’ancien premier ministre, proche des chrétiens d’orient et auteur de «Vaincre le totalitarisme islamique», estime être le mieux placé pour combattre ce fléau. «Je maintiendrai l’état d’urgence et le contrôle aux frontières» a-t-il déclaré ce vendredi, après avoir renoncé à un déplacement prévu à Chamonix.

Emmanuel Macron, qui a également pris la parole après avoir annulé ses meetings prévus à Rouen et à Arras, est dans une situation différente. Sa jeunesse – il a 39 ans – et son inexpérience des aspects sécuritaires le placent dans une situation difficile, accrue par la nécessité de rassembler qui est la sienne. Le candidat d’En Marche! s’est ainsi retrouvé récemment sur la sellette en raison de la présence dans les rangs de son mouvement d’un cadre qui avait, en 2015, posté des messages «Je ne serai jamais Charlie». Les campagnes de dénigrement et d’accusations sur les médias sociaux seront à surveiller ces prochains jours, compte tenu du poids de la «fachosphère» sur Internet. L’entourage d’Emmanuel Macron sait combien les rumeurs sur «Ali Juppé» lors de la primaire de la droite, en novembre 2016, firent du mal au maire de Bordeaux, battu par François Fillon.

2017 n’est pas 2012: François Hollande ne se représente pas et Le Pen est en embuscade

La comparaison entre les meurtres commis par Mohamed Merah (tué le 22 mars 2012 par la police lors de l’assaut de son appartement toulousain) et la situation de ces derniers jours de campagne est aussi éloquente que problématique. En 2012, il s’agissait pour les Français de réélire ou non Nicolas Sarkozy à l’Elysée. La sécurité était l’un des thèmes de campagne, mais le rejet du sortant était bien plus fort. En 2017, la situation est radicalement différente. François Hollande, qui a encaissé tous les attentats de 2015 à aujourd’hui, a choisi de ne pas se représenter le 1er décembre. Autre différence majeure: Marine Le Pen est donnée qualifiée pour le second tour par presque tous les sondages, ce qui signifie que la candidate d’extrême droite pourrait atterrir à l’Elysée.

La conséquence de cette donne politique est le grand nombre des indécis (environ 30% ces derniers jours), et le dernier sprint des candidats Fillon, Mélenchon, Le Pen, Macron, qui accrédite l’hypothèse d’un score très serré dimanche soir. Les déplacements de voix peuvent dès lors être fatals à l’un ou à l’autre candidat. C’est grâce à cette situation que François Fillon, troisième dans les sondages, talonné par Jean-Luc Mélenchon, peut espérer refaire son retard in extremis et se qualifier.

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