Créativité

Pourquoi le mythe du génie malheureux est tenace

De nombreux créatifs affirment que la souffrance est une voie d’accès au génie et profite à la création. Qu’en est-il réellement? Le malheur est-il le nec plus ultra de la distinction, le signe qui permet de reconnaître la belle âme et l’artiste de mérite?

La créativité est-elle fille de la souffrance? Au fil du temps, nombreux sont les créatifs à avoir affirmé: «Si vous voulez mon génie, prenez aussi mes névroses, mes fêlures, mon infortune.» Dans La Recherche, Marcel Proust assure ainsi que tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux. «Ce sont eux et non pas d’autres qui ont fondé les religions et composé les chefs-d’œuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu’il leur doit ni tout ce qu’eux ont souffert pour le lui donner. Nous goûtons les fines musiques, les beaux tableaux, mille délicatesses, mais nous ne savons pas ce qu’elles ont coûté, à ceux qui les inventèrent, d’insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d’urticaires, d’asthmes, d’épilepsies, d’une angoisse de mourir qui est pire que tout cela.»

Elsa Triolet, pour qui l’écriture était la plus noble conquête de l’existence, était quant à elle d’avis que «les bons sentiments ne (faisaient) pas de bons livres». Pour Nietzsche, «il faut avoir du chaos en soi pour enfanter d’une étoile qui danse». Le philologue britannique Alfred Edward Housman évoque de son côté les choses ainsi: «J’ai rarement écrit de la poésie sans être un peu en mauvaise santé.» Chateaubriand, enfin, affirme dans son Essai sur les révolutions que le malheur incite les hommes à la rêverie et augmente leur sensibilité. Il ne tient qu’à eux, dès lors, de tirer profit de ce surcroît de sensibilité, de ce supplément d’âme que leur confère leur infortune et de se livrer à l’écriture, pour leur consolation personnelle et le bonheur des peuples.