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Lauriers décernés à un pionnier antitabac

Pascal Diethelm a reçu un prix pour son travail de recherche dans l'affaire Rylander.

«Tout a commencé en 1999, lorsque je me suis rendu à Atlanta à un congrès sur la lutte antitabac. Aux Etats-Unis, l'industrie du tabac a été contrainte de produire ses documents internes en raison des procès intentés contre elle. A mon retour, j'étais déterminé à y chercher les liens de la Suisse avec les cigarettiers», raconte Pascal Diethelm. L'actuel président d'OxyGenève, une organisation luttant contre le tabagisme passif, était alors responsable de l'informatique à l'OMS. Il commence ses recherches dans les archives «pour voir». Dans les documents qu'il épluche, un nom attire son attention, celui de Ragnar Rylander, chercheur suédois, chargé de cours à l'Institut de médecine sociale et préventive de Genève. Sans le savoir, il a tiré là le fil d'un incroyable écheveau qui va lui permettre de démontrer l'allégeance du professeur aux cigarettiers, en particulier Philip Morris. Un travail mené en collaboration avec Jean-Charles Rielle, médecin responsable du centre de prévention du tabagisme (CIPRET).

Cette enquête marque un moment charnière dans la lutte contre le tabac. Et elle a valu à Pascal Diethelm une récompense inédite, celle de l'International Tobacco Industry. Le prix, remis mardi soir à l'Université de Genève, récompense l'utilisation des documents de l'industrie du tabac en vue «d'une action de prévention ou de dénonciation». Décerné pour la première fois en dehors des Etats-Unis, il a été créé dans le cadre de l'accord trouvé entre les compagnies de tabac et les Etats qui leur avaient attenté des procès en 1997 et 1998.

Une reconnaissance importante pour le Genevois: «Ce prix marque l'épilogue de l'affaire Rylander. Par ailleurs, il restaure l'honneur de Genève, mis à mal par cette affaire. Les Américains reconnaissent que les autorités ont su se ressaisir. Enfin, il récompense un travail de prévention, ce qui est rare.» Il a fallu du temps aux autorités et surtout à la justice pour reconnaître le bien-fondé des accusations de Pascal Diethelm et Jean-Charles Rielle. Près de trois ans de procès. Ragnar Rylander a attaqué les deux Genevois en justice pour diffamation: ceux-ci avaient qualifié le travail du professeur - qui a publié pendant vingt-cinq ans des travaux minimisant les effets de la fumée passive - de «fraude scientifique». Cela leur a valu d'être condamnés par le Tribunal de police, un jugement confirmé en 2003 par la Chambre pénale.

Mais le 15 décembre 2003, la Chambre pénale acquitte finalement les deux hommes après une intervention du Tribunal fédéral. Il aura fallu quatre jugements pour qu'ils obtiennent raison. «Cela a été une période difficile mais très enrichissante. Je n'ai jamais douté de l'issue positive de cette procédure. Je pense qu'il fallait du temps pour que le public et la justice et la presse puissent assimiler ces informations. Il s'est agi d'un véritable processus. Petit à petit, les manipulations de l'industrie du tabac sont devenues évidentes. Mais, au début, le professeur Rylander apparaissait comme la victime de deux activistes genevois», relève Pascal Diethelm.

Référence

L'affaire Rylander est depuis devenue un vrai cas d'école. Elle sert de référence dans la lutte antitabac. Ainsi la revue médicale Lancet a-t-elle publié en novembre 2004 une enquête de Pascal Diethelm et Jean-Charles Rielle qui a fait date. L'étude montre que Philip Morris avait secrètement acquis en 1972 un laboratoire allemand spécialisé dans la toxicologie du tabac, l'Institut für biologiscche Forschung (Inbifo). Et c'est le professeur Rylander qui était coordinateur du réseau unissant Inbifo à la multinationale. Ce laboratoire a découvert dès 1982 que des rats exposés à la fumée développaient des lésions de la muqueuse plus importantes que ceux qui étaient soumis à une inhalation directe de tabac. Une information soigneusement gardée secrète. Dans cet institut, seules les rares études favorables à l'industrie du tabac étaient publiées. Il faudra attendre 1994 pour que Philip Morris reconnaisse la toxicité du tabagisme passif.

«Le Conseil fédéral, dans son rapport sur la fumée passive, fait référence à l'affaire Rylander. Et aux Etats-Unis, c'est un des dossiers clés des procès contre l'industrie du tabac», précise Pascal Diethelm.

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