Après plus d’une année de négociations, d’attaques contre la Suisse et de déconvenues, l’empoisonnante «affaire Kadhafi» a trouvé son épilogue. Lors d’une visite hier à Tripoli, planifiée en toute discrétion, le président de la Confédération, Hans-Rudolf Merz, a obtenu la libération des deux Suisses retenus en Libye depuis maintenant plus d’un an. Les otages, annonce le Département fédéral des finances dans un communiqué, pourront quitter la Libye «dans les prochains jours». Mais pour parvenir à cette libération, au rétablissement des relations bilatérales Suisse-Libye et donc à la reprise des activités consulaires et commerciales, la Suisse, manifestement dans l’impasse, a finalement accepté de payer le prix fort. Trop, peut-être, s’interrogent déjà certains observateurs.

En substance, l’accord conclu entre Hans-Rudolf Merz – qui n’a pas rencontré le colonel Kadhafi – et le premier ministre Al-Baghdadi Ali el-Mahmudi fait état de concessions majeures du côté helvétique. Il prévoit que la Suisse «présente des excuses officielles et publiques pour l’arrestation injustifiée et inutile, par la police genevoise», d’Hannibal Kadhafi et de son épouse, survenue en juillet 2008 suite à une plainte pour maltraitance de deux de leurs employés.

En outre, l’accord prévoit la mise en place d’un tribunal arbitral indépendant chargé d’enquêter sur les circonstances de cette arrestation. Selon le document, publié sur le site de la Confédération, la Suisse accepte que le Tribunal examine non seulement les lois des deux pays, mais aussi leurs coutumes respectives. Enfin, à noter que l’accord conclu entre la Suisse et la Libye ne ferme la porte ni à un blâme à l’égard des autorités genevoises, ni au versement d’un éventuel dédommagement par la Suisse.

La facture consentie par Berne, manifestement impuissante face à la diplomatie des dunes pratiquée par le clan Kadhafi, est élevée. Hans-Rudolf Merz s’est rendu en Libye dans l’avion du Conseil fédéral, apparemment accompagné par une très petite délégation. Deux places étaient-elles réservées aux otages suisses? Au cours d’une conférence de presse à Tripoli, à laquelle assistait l’AFP, Hans-Rudolf Merz a indiqué que la Libye lui avait promis de libérer les deux Suisses «avant le 1er septembre». Peut-on compter sur la bonne foi de la Libye? Au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), on semblait s’inquiéter, hier, du fait que selon l’accord conclu par Berne et Tripoli, les deux pays disposent d’un délai de soixante jours pour restaurer leurs activités consulaires. Le retour au pays des deux Suisses dépend du visa que les Libyens voudront bien leur octroyer.

«J’ai rempli ma mission»

«Aujourd’hui», a encore ajouté Hans-Rudolf Merz à Tripoli, cité par l’AFP, «j’ai rempli ma mission et j’ai atteint mes buts, qui sont de liquider la situation de l’année dernière et ouvrir la voie au marché libyen». «C’est, a-t-il ajouté, un résultat satisfaisant pour moi.»

S’il risque de susciter une pluie de critiques, le règlement de l’affaire par Berne clôt un lent travail de négociation, qui a connu de multiples rebondissements depuis l’arrestation, le 15 juillet 2008 à Genève, d’Hannibal Kadhafi et de son épouse. Au fil des mois, la Suisse a dû apprendre à faire face à un adversaire «qui a du temps, et qui vous le fait savoir», a déclaré Micheline Calmy-Rey, l’an dernier, lors d’une rencontre avec les médias.

En janvier dernier, Berne pensait ainsi être «à bout touchant» concernant un éventuel accord avec la Libye. La ministre des Affaires étrangères avait rencontré un des fils du colonel, Saïf al-Islam Kadhafi, lors du World Economic Forum de Davos. Mais la rencontre ne s’était pas avérée aussi fructueuse qu’espéré: le gouvernement libyen et le colonel avaient rejeté par la suite un document transmis à Tripoli via Saïf al-Islam, et qui avait pourtant été validé par les négociateurs libyens.

Le conflit opposant Berne à Tripoli a ensuite connu un tournant en avril 2009, lorsque le couple Kadhafi a déposé une plainte civile contre l’Etat de Genève, estimant avoir été traité de manière disproportionnée lors de son arrestation. Début juin, Micheline Calmy-Rey s’était rendue en Libye, d’où elle espérait ramener, finalement sans succès, les deux otages suisses. Le travail, estimait-on toutefois, n’a pas été vain, puisque les négociations entre Tripoli et Berne ont depuis été élevées au rang ministériel.

Les événements se sont ensuite accélérés. Fin juin, Hans-Rudolf Merz s’est déclaré «prêt à s’engager personnellement» dans la résolution de la crise avec la Libye. Après plusieurs mois de blocage, le nouveau chargé d’affaires helvétique a pu, pour sa part, obtenir son visa. Il y a un mois, enfin, Micheline Calmy-Rey a déclaré que la Suisse se trouvait «à deux millimètres d’un accord avec la Libye»…

Au G8, en juillet, Mouammar Kadhafi avait, rappelons-le, menacé de «démanteler» la Suisse, qu’il accusait de «financer le terrorisme international» avec ses «comptes secrets» et d’être une «mafia mondiale et non un Etat». Cela, sans qu’aucun Etat ne prenne publiquement la défense de la Suisse.