Le Temps: Pourquoi vous êtes-vous passionnée pour les robots ménagers?

Anne Eveillard: J’avais écrit un article sur une étude commandée par un fabricant d’électroménager sur nos comportements d’achat. Je m’étais aperçue que toutes les études psychologiques liées aux comportements sont internes aux marques et ne sont jamais publiées. J’avais aussi observé que certaines personnes avaient une relation très proche avec leur électroménager et j’ai découvert lors de mon enquête que des fabricants d’appareils aux architectes qui aménagent des cuisines en passant par les psychiatres, tous avaient des choses à dire sur le sujet.

Quel type de robots montre-t-on ostensiblement dans les cuisines de luxe?

Ceux qui ressemblent aux robots des professionnels, surtout à ceux des chefs. Certains sont les mêmes. Le modèle Kitchenaid est calqué sur celui utilisé par les chefs étoilés. Ça reste un objet de niche et certains l’achètent juste parce que c’est un bel objet, pas pour l’utiliser…

Cet engouement date des émissions culinaires télévisées comme «Masterchef»?

Oui, absolument. Et ces émissions coïncident aussi avec le développement des cours de cuisine proposés par des chefs étoilés. En France, lorsqu’un chef ouvre une école de cuisine, il propose en annexe une petite boutique dans laquelle on peut acheter tous les ustensiles utilisés pendant le cours.

En fait, on se met en position d’expert grâce à ces appareils hautement performants et agréés par des professionnels de la gastronomie?

Absolument. Avoir les mêmes outils que le chef, cela signifie «c’est moi le chef à la maison».

Alors que dans les années 50, mitonner de bons petits plats, ce n’était pas très valorisant…

Et surtout c’était une tâche exclusivement féminine. Tandis qu’aujourd’hui dans les cours de cuisine à Paris, vous avez 50% d’hommes et 50% de femmes et il y a même certains cours qui ne sont ouverts qu’aux hommes. Dans les années 50, la seule qui touchait une cocotte-minute c’était la mère de famille. La cocotte-minute a vraiment changé la vie de la ménagère dans les années 50.

La cuisine est aussi devenue une pièce que l’on aime montrer?

Absolument. Elle est ouverte sur le salon, et les invités voient la maîtresse de maison cuisiner. Le geste lui-même est valorisé.

Au même titre qu’un savoir-faire artisanal?

Oui, la cuisine c’est le «fait maison». Au bureau, on se valorise par un travail plutôt intellectuel et à la maison par une activité manuelle. Et dans le fait de cuisiner, on crée et de surcroît quelque chose qui se mange, donc qui se rapporte au partage, à l’échange.

C’est un retournement de situation sociologique, dans le sens où l’acte de cuisiner qui était rébarbatif il y a 60 ans devient un acte de création?

Oui et même si on se réfère aux années 80, époque intermédiaire entre les années 50 et aujourd’hui. C’était l’avènement de la femme active, qui commençait à gagner de l’argent. Là, on était dans l’air du «tout micro-

ondes». Le «fait maison» n’était pas pensable, car elle disposait d’un quart d’heure pour manger, l’alimentation sous-vide c’était la révolution. Alors qu’aujourd’hui le micro-ondes prend du recul sur des fours plus traditionnels.

Parce que la cuisson au micro-ondes altère le goût?

Oui, aujourd’hui on achète au marché des produits de qualité que l’on souhaite dénaturer le moins possible, comme l’enseignent les chefs. Et là, on voit bien la rupture de comportement avec les années 80.

Cela signifie qu’aujourd’hui on a davantage de temps à consacrer à la cuisine?

Ce n’est pas forcément qu’on a plus de temps mais on va l’agencer autrement. On va trouver des plages horaires pour faire le marché, faire sa cuisine à la maison, couper les légumes, prendre des cours de cuisine. En France, une société qui s’appelle L’Atelier des chefs a très vite compris que les gens étaient d’accord pour prendre des cours de cuisine mais qu’il ne fallait pas que ça leur gâche un samedi après-midi ou un dimanche matin donc ils programmaient leurs cours de cuisine à midi, à l’heure du déjeuner. On apprenait une recette en une demi-heure puis on la dégustait en une demi-heure. En dix ans, ils ont ouvert 18 ateliers dont à deux à Londres et un à Dubaï .

Il y a aussi aujourd’hui un impératif de bien se nourrir, ce qui n’existait pas dans les années 80?

Les grosses campagnes de santé publique en France ont démarré au milieu des années 90. Là il y a eu une volonté pédagogique suite à la prise de conscience imposée par des crises sanitaires du type «vache folle». Les gens ont commencé à regarder ce qu’il y avait dans leur assiette…

On revient à des goûts authentiques mais on est aussi regardant quant au design de ses robots?

Oui, un architecte me disait récemment qu’on ne lui demandait que des cuisines ouvertes, même dans de petits appartements. On veut être vu même quand on fait une mayonnaise…

L’électroménager révèle beaucoup de choses sur nous, en fait?

Oui mais pas que les robots liés à la cuisine, l’aspirateur aussi… Quant au réfrigérateur, qui est ouvert 50 fois par jour dans une famille de quatre personnes, c’est un membre de la famille! La nourriture, c’est ce qui est fédérateur dans une maison.