Gainsbourg a eu sa tête de chou, la Grange de Dorigny a sa tête de chien. Sur l'affiche de ce théâtre situé sur le campus de l'Université de Lausanne, mais ouvert au large public, un homme pose avec une caméra dans la main et, oui, une tête de chien. Un boxer, les oreilles tombantes et le croc à l'air. Vindicatif, le visuel? Non, juste décalé. Car cette salle romande qui, depuis 1992, tisse un lien entre les mondes artistique et académique est tout sauf agressive. Emmenée par Dominique Hauser et Marika Buffat, elle privilégie la réflexion, l'ouverture et la variété des esthétiques. En témoigne sa programmation 14-15 qui propose du théâtre, de la danse, du clown et deux festivals de théâtre universitaire. Avec, en novembre, une affiche particulièrement riche: cinq rendez-vous, dont une création alliant musique, poésie et boxe. Dominique Hauser, programmatrice depuis 1992, détaille ce mois plantureux.

Vincent Bonillo, Valentin Rossier, le tandem Geneviève Pasquier -Nicolas Rossier et encore la très flamboyante Eugénie Rebetez qui vient à la toute fin de novembre avec son solo Encore… Il faudra camper sur le campus pour ne rien rater de cette déferlante. Bien sûr, ces spectacles sont des reprises ou des coproductions, mais quelles reprises! Chaque fois, une signature, un univers, une démarche singulière.

D'un retournement l'autre, par exemple (du 30 oct au 2 nov.). A l'œuvre, l'excellent acteur, présence féline sur le plateau, Vincent Bonillo. A Dorigny, l'an dernier, il a mis en scène une pièce inédite: la chronique de la crise économique de 2008 en alexandrins. Un exercice tenté par Frédéric Lordon et réussi, d'après Dominique Hauser: «C'est drôle, enlevé, périlleux. Lordon montre avec ironie comment l'Etat a renfloué les banques sans profiter de l'occasion pour prendre une plus grande part à leurs décisions…» La codirectrice cherche à attirer les étudiants et enseignants des hautes études commerciales. «Sans trop de succès pour l'instant, mais on y travaille…!»

La Faculté des lettres couve déjà de ses regards tendres La Seconde Surprise de l'amour, de Marivaux, spectacle que Valentin Rossier a créé à l'Orangerie, à Genève, l'été dernier et qu'il reprend du 6 au 9 novembre à Dorigny avant le Crochetan, à Monthey, le 13 novembre, le Théâtre Benno Besson à Yverdon, le 14, et Nuithonie, à Villars-sur-Glâne du 19 au 23. En prince canaille de la mélancolie, le metteur en scène orchestre un marivaudage en équilibre précaire entre le drôle et l'amer (LT du 01.07.2014). Le 6 novembre, à Dorigny, des universitaires décrypteront les tours et détours de cette langue qui avance masquée.

Même enthousiasme des lettres pour L'Illusion comique, troisième spectacle de ce novembre festif. Une partition étourdissante de Corneille que le duo Pasquier-Rossier met en scène sur un mode comic strips (LT du 08.10.2014). Le spectacle, réjouissant, se joue à la Comédie de Genève jusqu'au 2 novembre, au Reflet-Théâtre à Vevey, le 6, à Dorigny du 13 au 15, avant d'aller à Bienne, le 18, et à Bulle, le 28. A la Grange, après la représentation du 13 novembre, Coline Piot parlera du «Rire au XVIIIe siècle».

Les discussions érudites ne sont pas la seule manière pour cette scène reliée à l'UNIL de jouer son rôle de passerelle entre l'artistique et l'académique. «Nous organisons des stages pour les étudiants, qui peuvent aussi participer au Chœur de la Grange et aux banquets philosophiques, détaille Dominique Hauser, et, bien sûr, nous avons encore les deux festivals de théâtre universitaire, en octobre et en avril.»

La seule création de novembre est une curiosité qui devrait ravir le monde académique. L'exhumation du Lausannois Arthur Cravan, dandy, voyageur, poète et boxeur à la fin du XIXe siècle qui «a brûlé sa vie pour mieux élaborer ses rêves de grandeur». L'ensemBle baBel et le duo batterie voix water-water imaginent un spectacle musical, dans lequel le comédien Nicolas Carrel dialoguera le boxeur Jérémie Canabate, déjà apprécié dans BAT, un duo avec la danseuse Marie-Caroline Hominal. «A ce stade, je ne sais pas comment la boxe interagira avec les musiciens et le comédien, sourit Dominique Hauser. Tout ce que je sais, c'est que le spectacle se déroule sur un ring, ce qui promet déjà!»