L’avalanche de documents américains publiés par WikiLeaks est une photographie assez réaliste des préoccupations du moment de la diplomatie américaine. Ces télégrammes, comptes rendus, mémos et autres notes révèlent une véritable obsession iranienne, dossier prioritaire et objet de toutes les attentions des diplomates américains. Discussions serrées avec Israël, communications secrètes avec les pays arabes, coordination méfiante avec les Européens, bras de fer avec la Russie et la Chine, suspicions envers la Turquie et la Corée du Nord: tout est analysé, décortiqué, interprété au prisme du programme nucléaire iranien.

La principale révélation – ou plutôt confirmation – de ces communications tous azimuts tient dans l’exposé au grand jour du double langage des dirigeants arabes. Alors qu’en public ils appellent à un règlement pacifique du problème iranien, en privé ils poussent Washington à passer à l’action contre le grand rival perse et chiite.

Ainsi, le compte rendu d’une entrevue avec l’ambassadeur saoudien à Washington, en avril 2008, mentionne les appels réitérés du roi Abdallah d’Arabie saoudite «à attaquer l’Iran pour mettre fin [à son] programme nucléaire». Il parle même, dans le langage imagé des Bédouins, de «couper la tête du serpent». On se souvient qu’il avait confié, selon Le Figaro, à Hervé Morin, alors ministre de la Défense, que «deux pays ne devraient pas exister», faisant référence à Israël et à l’Iran. Le roi Abdallah menace aussi, en février dernier, d’une course aux armements nucléaires régionale, si l’Iran acquiert la bombe. Dans ses efforts pour entraver les efforts de son voisin et rival, Riyad propose même à la Chine de lui fournir du pétrole pour l’inciter à adopter des sanctions économiques contre Téhéran.

«Sans valeur» pour Téhéran

Le roi Abdallah n’est pas le seul. Le prince héritier d’Abu Dhabi, Cheikh Mohammed ben Zayed, estime carrément qu’«une guerre conventionnelle à court terme avec l’Iran est clairement préférable aux conséquences à long terme d’un Iran nucléaire». Il tenait ces propos à Timothy Geithner, secrétaire au Trésor américain, en juillet 2009. Le roi (sunnite) de Bahreïn, dont le pays est majoritairement peuplé de chiites, fait la même analyse, cette fois-ci devant le général Petraeus, commandant en chef du Central Command.

Téhéran a réagi à ces révélations embarrassantes pour ses voisins avec magnanimité, du moins en public, assurant que les fuites n’auraient pas de conséquences sur les relations avec les «pays amis» voisins. Le président Mahmoud Ahmadinejad a jugé les documents publiés «sans valeur», laissant entendre qu’ils relevaient de la «guerre psychologique» lancée par Washington contre Téhéran.

Moins surprenantes sont, en revanche, les pressantes admonestations d’Israël à contrer la menace iranienne avant qu’il ne soit trop tard. Le ministre de la Défense, Ehoud Barak, parle d’une «fenêtre d’opportunité» qui court jusqu’à fin 2010, pour mener une opération militaire contre l’Iran, après quoi les «dégâts collatéraux» pourraient se révéler «intolérables». En 2007 déjà, le chef du Mossad, Meir Dagan, plaide auprès du sous-secrétaire d’Etat, Nicholas Burns, pour œuvrer à un changement de régime en Iran en attisant «l’instabilité».

Envahir la bande de Gaza

Lorsque l’administration Obama expose, début 2009, sa nouvelle politique de la main tendue à Téhéran, Amos Gilad, un représentant du Ministère israélien de la défense, prend note mais ne cache pas son scepticisme. Des émissaires américains lui rétorquent que l’opinion soutiendra plus volontiers l’option militaire si la preuve est faite que la voie diplomatique a échoué. D’une manière générale, le gouvernement israélien s’est montré plutôt satisfait et soulagé, peu d’observateurs ayant relevé sa proposition à l’Egypte d’envahir et de prendre en charge la bande de Gaza après l’opération «Plomb durci» de janvier 2009.

Washington s’attache aussi beaucoup à évaluer le degré d’engagement de ses alliés sur le dossier iranien. Paris, dont les positions sont alignées sur Israël, est vu comme «la pointe du glaive» occidental contre l’Iran. Des propos de l’ex-ambassadeur de France à Washington Jean-David Levitte, traitant le régime de Téhéran de «fasciste», sont rapportés dans un compte rendu. Paris a refusé de commenter. En revanche, les diplomates américains restent perplexes sur la phrase de Sarkozy d’août 2007 évoquant l’alternative infernale: «La bombe iranienne ou le bombardement de l’Iran?» Est-ce à dire que Paris est prêt à participer à une opération militaire?

La Russie est surveillée comme du lait sur le feu, surtout au sujet de la vente – annulée en septembre dernier – de missiles antiaériens S300 à l’Iran. La Chine est priée d’user de son influence auprès de Pyongyang pour empêcher la vente de missiles nord-coréens à l’Iran. Enfin, Washington cherche à s’informer des rapports de force interne à la République islamique. Ainsi, un homme d’affaires se rendant régulièrement à Téhéran affirme à une ambassade US en Asie centrale que le guide, Ali Khamenei, souffre d’une leucémie en phase terminale. C’était en août 2009…