L’ère du choix

«Occupés à se protéger et à s’améliorer, les gens oublient d’être critiques envers la société»

Renata Salecl enseigne à Ljubljana, Londres et New York. «La Tyrannie du choix» est son premier livre traduit en français

«Les gens oublient d’être critiques envers la société»

Le Temps: La multiplication du choix conduit à plus d’angoisse, écrivez-vous. Nous serions donc à l’ère de l’angoisse maximale. Mais n’a-t-on pas, à chaque époque, tendance à surestimer les problèmes du moment?

Renata Salecl: Tout à fait d’accord. Nous avons systématiquement tendance à oublier l’Histoire et à considérer que nous souffrons davantage que ceux qui sont venus avant nous. Alors, bien sûr, il y a eu des époques où l’humanité a souffert davantage qu’aujourd’hui. Mais cela ne devrait pas nous empêcher de jeter un regard critique sur le présent.

– Plus on est libre, plus on est anxieux?

– Il existe un lien profond entre anxiété et liberté: des générations de philosophes se sont penchées là-dessus. Ce qui m’inquiète aujourd’hui, c’est de voir comment l’anxiété, entretenue plus ou moins consciemment par les pouvoirs politiques et les médias, paralyse les gens et les empêche de se rebeller.

Chaque jour amène une nouvelle alarmante, de l’épidémie de grippe au danger de substances toxiques dans la nourriture pour enfants. Tout occupés à se protéger eux-mêmes, les gens en oublient d’être critiques envers la société.

– L’autre lien profond que «l’idéologie du choix» veut ignorer, c’est celui entre désir et interdit?

– Oui. La psychanalyse – et l’expérience! – nous enseigne que le désir reste vivant tant qu’il se heurte à des limites. C’est la raison pour laquelle la libération sexuelle n’a pas généré la jouissance illimitée qu’elle promettait. Mais plutôt le sentiment persistant que l’on ne jouit pas comme on le devrait, beaucoup de solitude, et aussi – voyez le phénomène asexuel – une anorexie du désir, qu’on observe dans tous les domaines. L’autre jour, j’ai rencontré, dans une fête à Londres, une jeune femme qui avait passé des semaines à choisir la robe à porter ce soir-là et l’hôtel dans lequel elle allait séjourner: rien ne lui faisait vraiment envie…

– Vous avez grandi dans la Yougoslavie communiste et vécu le changement de régime. En quoi cette expérience a-t-elle nourri votre réflexion?

– Mon expérience est cruciale dans la mesure où elle a forgé mon rapport à l’idéologie. J’ai vécu dans un monde où personne, y compris les dirigeants eux-mêmes, ne croyait aux idéaux officiels. Je suis imprégnée de ce sentiment d’absurdité et je conserve une distance irrémédiable face à l’idéologie, quelle qu’elle soit.

– Et comme consommatrice?

– Je ne crois pas avoir désiré quoi que ce soit, de toute ma vie, davantage que ma première paire de jeans… Ils étaient tellement difficiles à obtenir.

Le désir pour les objets était intense dans la Yougoslavie communiste et, bien sûr, avec la transition, les gens se sont retrouvés dépassés, notamment par les dettes qu’ils se sont mis à contracter pour pouvoir acheter le plus de choses possible. Nous avons pensé un moment que les gens, à l’Ouest, avaient mieux appris à gérer l’abondance du choix. Mais nous avons vite compris que ce n’est pas vrai.

– Le choix est peut-être anxiogène, mais c’est le fondement de la démocratie. Seriez-vous nostalgique d’une société sans liberté?

– Non, bien sûr. Je reste une fervente partisane du choix, et notamment du choix social et politique. Je pense même que nous avons devant nous des choix civilisationnels fondamentaux, et je me réjouis de vivre ce débat. Mais je pense aussi qu’à force de glorifier le choix au niveau personnel, on alimente l’illusion de toute-puissance de l’individu. Et je suis inquiète de voir se développer une vision du monde où tout, du partenaire amoureux à la religion en passant par la forme du corps, relèverait du choix de consommation. Dans bien des domaines, la rationalité de la décision est un leurre.

– Si vous aviez le choix de vivre dans l’ex-Yougoslavie communiste ou dans la Slovénie capitaliste d’aujourd’hui?

– Je choisirais la Slovénie actuelle. Je n’ai aucune nostalgie du communisme. Mais si je pouvais, je choisirais un capitalisme différent, qui génère moins d’exclusion et aussi moins d’inégalité entre riches et pauvres.

* «La tyrannie du choix» de Renata Salecl, Ed. Albin Michel, 213 p.

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