meurtre

Oleg Sokolov, un cas d’amnésie subite en Russie

Un meurtre abominable commis samedi dernier secoue les consciences en Russie. Son auteur, un éminent historien, suscite une amnésie subite au sein de l’élite dont il faisait partie

Le crime sordide d’un universitaire influent et respecté éclaire le rapport troublé de la Russie à son histoire. Membre éminent de la Société d’histoire militaire russe (connue sous son acronyme russe RVIO), ami de puissants hommes d’affaires, Oleg Sokolov, âgé de 63 ans, a été retrouvé à Saint-Pétersbourg dans la nuit de vendredi à samedi alors qu’il tentait de se débarrasser de restes humains dans un canal. Qui cherchait à en savoir plus sur le criminel tombait rapidement sur la RVIO, une puissante organisation ultra-patriotique présidée par le ministre de la Culture, Vladimir Medinski. La Société d’histoire militaire russe est connue pour donner le la sur la position officielle du Kremlin en matière d’histoire, en omettant souvent les aspects ténébreux.

Inconnu à la Société d’histoire militaire russe

Quelle ne fut pas la surprise des journalistes russes lorsqu’ils ont découvert que le nom d’Oleg Sokolov avait subitement disparu du conseil scientifique de la RVIO. Interrogeant le 9 novembre Irina Kaznatcheïeva, conseillère du président de la RVIO, un journaliste du site Gazeta.ru s’est entendu dire qu’Oleg Sokolov «n’est pas membre du RVIO» et que la conseillère entendait son nom «pour la première fois». Peu après, le site d’investigation The Insider retrouvait la trace d’Oleg Sokolov dans le cache Google du site de la RVIO, au sein du conseil scientifique, en qualité de «président du mouvement civique militaro-historique russe». Comprenant qu’il fallait rectifier le tir, le président du conseil scientifique, Vladimir Tchourov, a admis depuis qu’Oleg Sokolov fut bien membre du conseil, mais sans préciser à quelle date il en a été exclu.

Résultat de la manœuvre, nulle mention de l’appartenance du criminel à la RVIO dans les bulletins télévisés russes, qui ont abondamment couvert le drame sordide. Le meurtrier y est décrit comme un professeur un peu fêlé, aimant se déguiser en Napoléon. Professeur d’histoire à l’Université d’Etat de Saint-Pétersbourg, Oleg Sokolov est un ardent amateur de reconstitutions de batailles, en costumes d’époque. Il est aussi un spécialiste de la période napoléonienne. C’est en cette qualité qu’en 2003 le président français Jacques Chirac l’a décoré du titre de chevalier de la Légion d’honneur. L’un des clichés les plus connus d’Oleg Sokolov le montre, déguisé en Napoléon, visage sévère et sabre brandi, aux côtés de l’ancien président français Valéry Giscard d'Estaing et de Vladimir Medinski, célébrant le 200e anniversaire de la bataille de Borodino.

Proche de l’extrême droite française

Ces dernières années, le professeur s’était rapproché de l’extrême droite française, entrant au conseil scientifique de l’ISSEP, un institut de recherche fondé par Marion Maréchal à Lyon. L’ISSEP s’est fendu d’un communiqué annonçant l’exclusion d’Oleg Sokolov du conseil scientifique: «Nous n’imaginions pas qu’il puisse commettre cet acte odieux.»

Selon la police de Saint-Pétersbourg, Oleg Sokolov aurait tué chez lui le 7 novembre son étudiante et amante Anastasia Echtchenko, 24 ans. Le lendemain, dans la nuit, tentant de se débarrasser dans le canal Moïka (en plein centre de Saint-Pétersbourg) des morceaux du corps, il tombe dans l’eau glaciale. Un chauffeur de taxi l’aperçoit, appelle les secours. Aux urgences, un policier curieux ouvre le sac à dos de Sokolov, et y trouve deux bras dépecés. La police retrouve ensuite à son domicile une scie et la tête de la jeune femme. L’historien passe aux aveux lundi matin et est placé en détention provisoire pour deux mois.

Un personnage brutal

Le personnage avait déjà un sombre passé, qui n’embarrasse pas que la RVIO. Le quotidien Moskovski Komsomolets avait publié en 2018 le témoignage d’une ancienne étudiante d’Oleg Sokolov, qui avait porté plainte pour torture dix ans plus tôt auprès de la police. Sans qu’aucune enquête ne soit déclenchée. La victime, qui reste anonyme, affirme que le professeur, dont elle était l’amante, l’aurait attachée à une chaise, battue tout en la menaçant d’appliquer sur son visage un fer à repasser brûlant. «J’étais étudiante sans le sou, sans relations, tandis qu’il était l’ami de Viktor Batourine [un multimillionnaire, beau-frère du maire de Moscou] et de bien d’autres encore.» Le Temps n’a pu vérifier l’authenticité du témoignage.

En revanche, la brutalité du professeur sur son lieu de travail était connue et documentée. Une vidéo sur YouTube montre Oleg Sokolov faisant expulser manu militari d’un cours magistral deux étudiants tentant de l’interroger sur une accusation de plagiat dont il faisait l’objet. Jamais sanctionné, il laisse planer derrière lui sur l’ancienne capitale des tsars une ombre dostoïevskienne mâtinée d’Orwell.

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