Le Temps: Comment «Home» s'est-il glissé dans votre agenda?

Olivier Gourmet: Denis Freyd, le producteur français que je connaissais depuis les films que j'ai tournés avec les Dardenne, m'a appelé. J'ai lu le scénario. D'habitude, je relis les scénarios deux ou trois fois. Là, à peine la dernière page tournée, j'ai pris le téléphone et j'ai rappelé Denis. Ce qui m'avait frappé, c'était l'univers si singulier d'Ursula qui transparaissait à chaque ligne. Ça lui appartenait tellement que c'en était surprenant. Ursula avait réussi à maintenir quelque chose qui est de l'ordre du premier jet. Son scénario m'a touché comme le dessin d'un de mes enfants. Un dessin d'enfant, c'est toujours tellement spontané et, simultanément, intérieur. Home, à l'écrit comme à l'écran, c'est exactement ça, sans aucune envie de prendre le spectateur par la main de manière roublarde, ou de lui expliquer toute la psychologie. Ursula invite plutôt le public à partager ce que ressentent physiquement les personnages. Elle propose de vivre avec les personnages leur douleur, leur amour, leur joie aussi.

- Est-ce rare?

- Oh oui. La grande majorité des films ont besoin des mots pour expliquer ce que vivent les personnages, parce que les cinéastes ont du mal à les situer dans des actions simples, nécessaires, essentielles à la narration. Home est, pour cette raison parmi d'autres, un film qui mérite d'être mis en évidence pour la culture cinématographique. Personnellement, je n'ai jamais vu ça. Ce n'est pas un film de plus.

- Du scénario au film, il y a un monde: quand avez-vous compris qu'Ursula Meier allait tenir bon derrière la caméra?

- D'abord, je me suis contenté de rencontrer Ursula. Et je dois avouer que je n'ai pas été très rassuré. Parce qu'elle a un côté très fragile. Il y avait donc une certaine appréhension, une crainte, une difficulté parfois à expliquer concrètement ce qu'elle voulait. Ça partait un peu dans tous les sens. J'ai vécu des tournages où le réalisateur, malgré un bon scénario, s'écroule sur le film. Mais c'était mal connaître Ursula: elle a fait de très bons choix pour s'entourer des meilleurs. Elle a su se faire épauler et, très vite sur le tournage, j'ai senti qu'elle gardait sa fragilité, sa sensibilité, mais qu'elle était forte. Elle tient fermement son propos, son envie de tourner et de diriger. Et elle a tenu bon. On ne se rend pas compte à quel point le réalisateur peut être seul sur un plateau et se laisser gagner par la parano face aux clans qui se forment. Ursula a surmonté ça. C'est un caractère. Grâce à elle et pour le film tel qu'il existe, Home est un des rares titres qui reviendra régulièrement dans ma mémoire. Comme ça, de manière sensorielle et rapide. Il fait partie de moi.