«Cher Olivier Py. Est-ce parce que vous êtes né à Grasse, ville où prospèrent les oliviers, un 24 juillet 1965? Vous respirez l'été, sec et lyrique à la fois. Vous faites du théâtre comme on n'en fait plus. La preuve, Orlando ou l'impatience que la Comédie de Genève accueille ce mois d'avril. Ce qui vous rend singulier, et précieux, c'est qu'il y a dans votre écriture une annonciation. Vous préfigurez toujours un être plus grand que nous, rêveurs orphelins, appelons cet être «Dieu», puisque vous revendiquez votre catholicisme. Vous pourriez être l'as du sermon, céder à une éloquence de nef cardinalesque. Vous ne l'êtes jamais. Vous êtes un peu phraseur, c'est vrai, vous vous lovez dans le verbe, le verbe est un toboggan qui donne sur l'infini et vous aimez ça, glisser vers l'infini.

»Il y a autre chose qui vous distingue. Vous prenez les affaires du monde au sérieux comme en ces jours de 1995 où vous faites grève de la faim pendant 28 jours pour dénoncer la faiblesse des gouvernements occidentaux qui regardent, bras ballants, mourir Srebrenica. Votre théâtre, on ne le remarque pas assez, est, à sa manière enflammée, politique. Vous n'assénez aucune doctrine, non, vous œuvrez pour que l'esprit détricote les cottes de mailles de l'ordre. Vous devenez Miss Knife, bas rouges, robe lamée, diadème d'argent planté dans une crinière léonine et vous promenez votre cabaret libertaire à travers la France. Vous êtes incroyablement lyrique quand vous chantez. Et vous écrivez comme vous chantez.

»Vous touchez à tout avec excès, mais cet excès est raisonné. Dans Orlando ou l'impatience, vous lancez votre héros, un jeune comédien, à la recherche de son père. Ça commence comme presque toujours chez vous sur un air de musette, on se sent comme la vague dans son fauteuil, porté vers le rivage. Votre héros - mais serait-ce votre double rêvé? - jette: «On ne peut pas vivre, comme ça, sans réponse!» La Grande Actrice, c'est le nom du personnage, a cette réplique: «Ne cherche pas le sens de la vie, cherche la vie!» Le scénario est liminal, mais il devient, sous votre plume, une cathédrale. On suit Orlando, trois heures de traque, et on ne s'ennuie jamais.

»Vous mixez tout, les diktats de la chair, l'aspiration à une apocalypse, la satire des importants, ces faux culs qu'un galon ministériel fait jouir. Vous êtes Balzac, Molière et Victor Hugo. Votre Orlando est un reliquaire comique et mélancolique. J'y ai fait butin de phrases, celle-ci par exemple: «Pour moi, il n'y avait qu'une seule vraie action, qu'une seule action véritable, et c'était la prière, seulement ce que j'appelais la prière, ce n'était pas un état de recueillement et de silence, c'était surtout une sorte de folie qui me prenait comme une vague.»

»A la lueur de la servante, cette ampoule qui vous est chère parce qu'elle veille sur les théâtres endormis, nous sommes beaucoup, cher Olivier Py, à nous sentir comme Orlando, assoiffés.»