Ainsi donc, rien ne serait joué pour le premier tour de l’élection présidentielle du 10 avril. La thèse est simple: les sondages cités en boucle par les médias français – selon lesquels Emmanuel Macron (27% des voix) demeure devant Marine Le Pen (21%), avec une forte probabilité de voir se rééditer le duel du second tour 2017 – seraient victimes soit du niveau d’abstention qui risque de peser sur le scrutin, soit de leur marge d’erreur, soit de la proportion cachée de votes pour un autre candidat, tels Eric Zemmour ou Jean-Luc Mélenchon. Dont acte. L’exercice démocratique exige toujours la plus grande précaution et nous avions nous-même, début février, alerté ici nos lecteurs sur le risque d’un écran de fumée sondagier. Preuve que notre argument a été entendu d’ailleurs, cette chronique a largement été reprise sur les réseaux sociaux, assortie parfois d’un présumé faux sondage accordant une large avance au candidat du parti Reconquête.

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Mais de quel «accident électoral» parle-t-on? Car, dans les faits, trois réalités semblent acquises pour le 10 avril, largement décrites par les observateurs. La première est le spectre de l’abstention, éprouvé lors des élections régionales de 2021 marquées par une fréquentation minimale des isoloirs (66,6% d’abstention, 30 millions d’électeurs non-votants). Rien de neuf ici. Tout le monde le dit et l’écrit, en cherchant des explications du côté du désintérêt électoral des jeunes et de la crise généralisée de la démocratie représentative dans les pays occidentaux. La seconde réalité, très frappante pour qui vit dans l’Hexagone et le sillonne comme je l’ai fait pour mon essai La France contre elle-même (Grasset), est le vent mauvais distillé par la haine anti-Macron. C’est incontestable: le président sortant a contre lui, à l’issue de son quinquennat, un mur de colères aux origines multiples: jalousie suscitée par sa personnalité brillante et sa présumée arrogance; accumulation des frustrations de citoyens qui se sentent tenus à l’écart; ressentiments nourris par les souvenirs cuisants des affrontements durant la crise des Gilets jaunes, violences policières à la clé… Troisième réalité explicative d’un possible «accident»: l’éclatement, qui se poursuit, des deux formations politiques majeures qu’étaient, jusqu’à ces dernières années, Les Républicains (le parti héritier de la droite gaulliste) et le Parti socialiste. Un peu comme avec l’effondrement du Parti communiste dans les années 1990-2000, les difficultés électorales de ces deux partis alimentent les questions. Explosion de la droite façon Eric Zemmour? Remontada de «vote utile» à gauche pour Jean-Luc Mélenchon? Un séisme, on le sait, provoque toujours des secousses ultérieures…

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Une fois ces trois réalités répétées, que reste-il comme explications possibles d’un «accident électoral» le 10 avril, puis le 24 avril, pour le second tour? J’en vois pour ma part deux, que les commentateurs peinent à intégrer parce qu’elles dépendent largement de deux facteurs difficiles à quantifier: la raison et la loi du portefeuille. La raison d’abord, au sens du pragmatisme, de la modération et de la capacité des électeurs à s’affranchir de certaines émotions au moment crucial du vote. Auteurs de l’essai «Le Traître et le néant» (Fayard) sur Emmanuel Macron, les journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme parlent, à propos du président sortant, de sa conquête politique du «cercle de la raison», désignant ainsi à la fois la France qui «va bien» et tous ceux qui refusent l’aventurisme politique (à commencer par les retraités qui pèsent lourd dans les urnes). Macron va-t-il garder ce soutien ou, mieux, élargir cette base centriste, des conservateurs modérés aux sociaux-démocrates? C’est la première question.

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Deuxième interrogation: le portefeuille. Là, l’analyse est ambivalente. D’un côté, la raison électorale majoritaire devrait aussi l’emporter en faveur des candidats bien placés aux compétences économiques reconnues (Macron ou Valérie Pécresse par exemple). D’autant que les propositions de Marine Le Pen, Eric Zemmour ou Jean-Luc Mélenchon promettent, s’ils parviennent à l’Elysée, un clash sévère au niveau européen, en particulier avec l’Allemagne, toujours prompte à se retrancher derrière son orthodoxie financière. Sauf qu’en 2022, la donne est différente. Le «quoi qu’il en coûte» de la pandémie est passé par là. L’argent public a coulé à flots. Emmanuel Macron a choisi de signer des chèques en version XXL pour amortir la crise économique. Comment, dès lors, retrouver la raison et le sens de l’indispensable équilibre budgétaire? L’accident électoral, s’il survient, est aussi le fruit d’une réalité française déformée par les convulsions survenues depuis 2017.