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«10 Years Challenge»: après la nostalgie et les parodies, l’inquiétude

Depuis quelques jours, les internautes s’amusent à poster des photomontages représentant leur évolution en dix ans. Le défi amuse mais soulève des interrogations en matière de protection des données

Le «10 Years Challenge», c’est ce phénomène de mode consistant à publier une photo d’il y a dix ans pour la comparer avec une prise d’aujourd’hui. Les publications ont aussi bien envahi Facebook que Twitter, alors qu’elles semblaient initialement destinées à Instagram. Premier constat: nos coupes de cheveux ou nos goûts vestimentaires ont beaucoup évolué. Très souvent en bien. Les principaux montages font remémorer de lointains souvenirs, mais des internautes n’ont pas hésité à utiliser la tendance pour alerter sur l’actualité ou faire de la parodie. Les plus imaginatifs publient des montages pour prouver que les rêves finissent par se réaliser, comme celui du footballeur Kylian Mbappé.

Ce n’est pas la première fois qu’un challenge prend autant d’ampleur: il y avait eu le «Harlem Shake» en 2013, une invitation à danser de manière loufoque sur une chanson, ou la «Neknomination», où il fallait boire de l’alcool cul sec, «down your neck». Certains de ces défis revêtent parfois un caractère dangereux comme le «Fire Challenge», qui consistait en rien de moins que se mettre le feu:

Sans cause précise, contrairement à l'«Ice Bucket Challenge» en faveur de la sclérose en plaques, le «10 Years Challenge» n’a visiblement pas été lancé par Facebook. Le porte-parole de la plateforme assure que le défi est le fait d’un internaute. Mais ce n’est pas ce qu’affirme Kate O’Neill, une publiciste américaine spécialisée dans la technologie, dans une tribune publiée sur le site du magazine Wired. Elle soupçonne Facebook d’agir sciemment avec ce filon nostalgique pour développer ses compétences en intelligence artificielle.

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Ses accusations rappellent le scandale Facebook-Cambridge Analytica, dont les conséquences judiciaires commencent à apparaître dans la presse. L’essayiste pointe dans le même temps la dérive sécuritaire que pourraient avoir de telles transmissions de données. Son analyse est soutenue par Olivier Bogaert, commissaire à la Computer Crime Unit (CCU) de l’arrondissement de Bruxelles, l’unité de lutte contre la criminalité informatique de la police belge. «Ce challenge permet une identification formelle et de reconnaître la personne dans des contextes et à des époques différentes», indique-t-il, comme on peut le lire sur le site de la RTBF.

Les mises en garde

Kate O’Neill met en garde contre trois utilisations possibles. La première, c’est l’exploitation des données et de la reconnaissance faciale pour permettre de retrouver des enfants disparus depuis plusieurs années. La seconde, c’est le fait que les réseaux sociaux pourraient vendre nos données personnelles aux publicitaires pour qu’ils puissent cibler les offres commerciales susceptibles de nous intéresser.

La dernière utilisation possible serait de fournir ce type d’informations aux compagnies d’assurances. Celles-ci pourraient évaluer votre état de santé et modifier en fonction vos polices. On peut y ajouter une utilisation judiciaire, qui permettrait de retrouver des criminels ou de contrôler des débordements politiques. Le point clé du problème est la reconnaissance faciale, une pratique restant encore très peu encadrée juridiquement et qui peut être détournée dans tous ces cas potentiels. Par sa prise de parole, Kate O’Neill souhaite donc surtout faire de la prévention en matière d’utilisation et de transmission des données personnelles.

En marge du «10 Years Challenge», des sites ont tenté d’imaginer les prochains défis loufoques qui pourraient apparaître sur les réseaux d’ici à quelques années. Parmi eux: le «Findusing», ou se filmer avec un bâtonnet de poisson en équilibre sur la tête; le «Child Pranking», qui consiste à faire un enfant, à l’élever jusqu’à ses 18 ans et à filmer sa réaction en lui apprenant qu’il n’a été conçu que pour un défi Facebook; le «Tourtfeeding», enfin, où il faut faire manger un saucisson à une tourterelle le plus vite possible…

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