Je suis une baby-boomer et mère de trois étudiants… qui ne portent pas de masque pour ne pas se démarquer de leurs copains. De manière annexe, je suis médecin, spécialiste en santé publique et ancienne médecin cantonale adjointe, responsable des maladies transmissibles pour le canton de Genève. J’ai aussi travaillé dans l’humanitaire, y inclus les situations d’urgence catastrophe épidémiques.

Actuellement, ma pratique de cabinet est comme une fenêtre sur les vécus multiples du déconfinement. Je salue, en passant, la contribution de mes confrères infectiologues, émérites autorités intra-hospitalières, qui guident nos autorités politiques. Nous avons entendu des politiciens promettre une sortie de l’épidémie grâce au vaccin. Cependant, il faudra encore du temps pour en produire suffisamment pour les groupes vulnérables et encore davantage pour vacciner des populations entières au niveau planétaire. La sortie rapide de l’épidémie grâce au vaccin est une fausse promesse.

Mesures conformes à nos valeurs

Il ne faut pas non plus idéaliser les possibilités de la médecine de pointe. Une proportion des personnes qui sont soignées dans les hôpitaux, même bien organisés et équipés, souffre de séquelles. Nous identifierons certainement des traitements plus efficaces; cependant, à moins de ralentir l’épidémie, ils seront pénuriques et réservés aux patients gravement atteints. Les récentes études sérologiques indiquent que nous sommes très loin d’une immunité de groupe. Sans mesures de contrôle, la courbe exponentielle pourrait reprendre en automne. Nous devons donc envisager l’effort pour ralentir l’épidémie et protéger efficacement les personnes vulnérables pendant probablement encore deux ou trois ans.

Même si le port de masque n’offre qu’une protection partielle pour l’individu, c’est plausible qu’il réduise la circulation des virus et donc la rapidité de l’épidémie

Des mesures coercitives et policières, inspirées du succès chinois, ont été mises en place dans la plupart des pays dans un climat émotionnel soutenu par le comptage quotidien des morts. L’Etat paternaliste qui ordonne, punit et soutient rassure notre génération de baby-boomers, qui léguera à la prochaine les dettes ainsi créées, en plus d’une catastrophe écologique. Je lis quotidiennement avec étonnement que les conséquences du confinement généralisé et autres mesures «musclées» ne semblaient pas anticipées. Le constat me semble désormais clair; recourir à ce «frein» entraîne la perte de contrôle du véhicule! Avec davantage de lucidité, il faudra dans le futur se limiter aux mesures qui sont conformes à nos valeurs et soutenables dans nos contextes économiques, culturels et politiques.

Lire aussi: Masques: plus de cohérence!

Venons-en à la désinfection, obligatoire, alors qu’il n’y a pas d’évidence scientifique d’une contribution significative des mains ou autres objets à la transmission des virus respiratoires. Cette absence d’évidence scientifique est vraie aussi pour le port de masques. Ils ont été testés pour leur utilisation prévue, soit protéger les plaies de patients pendant les soins… et non pas en sens inverse. Cela dit, même si le port de masque n’offre qu’une protection partielle pour l’individu, c’est plausible qu’il réduise la circulation des virus et donc la rapidité de l’épidémie, ce qui est le seul objectif réaliste actuellement. Dans des villes comme Hongkong ou Tokyo, la distance sociale de 2 mètres n’est souvent pas possible. Ces villes ont déconfiné sans «deuxième vague» alors que tout le monde y porte un masque; il s’agit d’une donnée épidémiologique que nous ne pouvons pas ignorer.

Nous soigner mutuellement

La protection par le lavage des mains et celle par les masques ne sont que des hypothèses plausibles. On comprend mal pourquoi une mesure est ordonnée alors que l’autre n’est même pas conseillée. La pénurie touche la solution hydroalcoolique autant que les masques! Des masques «certifiés» qui apparaissent dans les grandes surfaces ne ferment pas sur le nez et certaines solutions hydroalcooliques dégagent une étrange odeur! L’injonction que ces masques soient conformes, certifiés, changés très souvent et jetés sans être touchés ont comme effet de bloquer les solutions locales, voire «home made» et finalement l’adhésion à cette mesure.

En l’absence de certitudes, il faut se départir de considérations trop académiques, hospitalo-centriques et autoritaires pour encourager notre population, en particulier les personnes vulnérables, à porter des masques, éventuellement à faire soi-même, comme le suggère le CDC, aux USA. L’Etat pourrait même soutenir les artisans locaux qui produisent des modèles de qualité, lavables et écolos. La seule certitude est que le port de masque peut se faire sans répression ou création de pauvreté et peut être maintenu sur la durée. Pour ces raisons, il est indispensable d’essayer.

Alors encourageons les femmes et hommes créatifs de ce pays à fabriquer des masques absolument non certifiés, non conformes et surtout non conformistes. Des masques tellement jolis, même à une distance de 2 mètres, que nos aînés et même nos jeunes voudront les porter. Renonçons aux paternalismes, effaçons de nos visages la grise obéissance et la blanche rigueur médicale pour nous soigner mutuellement en multicolore.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.