Jaffa, le 18 février 1229. L’empereur Frédéric II et l’envoyé du sultan d’Egypte Al-Kamil signent le traité par lequel Jérusalem, conquise en 1187 par Saladin, revient sans coup férir en mains chrétiennes. Le camp franc est représenté notamment par deux évêques anglais et le maître de l’ordre des Hospitaliers. Mais le patriarche de Jérusalem, Gerold, boude: l’accord laisse aux musulmans la jouissance de l’esplanade du Temple, où se trouvent leurs lieux saints.

Les historiens ont beaucoup fantasmé sur cette rencontre, vue alternativement comme un assez mauvais deal vite oublié – dès 1244, Jérusalem retombera pour près de sept siècles en mains musulmanes – ou comme un moment de grâce dans les relations entre chrétienté et Islam. Une chose est sûre: elle intrigue, ne serait-ce que par la personnalité exceptionnelle de ses principaux protagonistes.

Frédéric est l’un des princes les plus brillants du Moyen Age. Normand par sa mère Constance de Hauteville, Souabe par son père l’empereur Henri VI, il règne à la fois sur l’empire germanique, qui s’étend alors de la frontière danoise à la Toscane et de l’Autriche à la Bourgogne et sur la Sicile, dont le territoire finit au nord de Naples. Cela en fait un concurrent haï pour le pape, qui se retrouve enclavé et profitera de la Croisade pour tenter de rogner ses terres.

Les libertés qu’il prend avec les règles religieuses n’arrangent rien. Dans le royaume de Sicile, celle de ses possessions qui est la plus chère à son cœur, il a entrepris d’édifier un Etat centralisé, assis sur un corps de fonctionnaires laïcs, où juifs et musulmans pratiquent sans être inquiétés. Soucieux de se ménager le Saint-Siège, il a certes obligé les premiers à porter un vêtement distinctif, mais il continue, dans la tradition de ses prédécesseurs normands, à pratiquer une tolérance fort peu catholique à l’égard des autres religions.

Il est d’ailleurs venu en Terre sainte accompagné d’une garde musulmane recrutée dans la ville de Lucera, qu’il a créée en 1220 pour abriter, aux portes des Etats pontificaux, plusieurs dizaines de milliers d’Arabes déportés de Sicile où ils s’étaient révoltés contre son autorité. Fasciné par la culture orientale, il a accueilli à sa cour plusieurs savants arabes, parle leur langue et aurait même, chuchote-t-on, son harem – une autre tradition normande.

Al-Kamil est le neveu de Saladin. Il règne sur l’Egypte, qu’il a reçue en partage à la mort de son père, le sage Al-Adil, et lorgne sur la Syrie où son neveu an-Nasir Daud vient de monter sur un trône chancelant. Il s’agit, dit le chroniqueur arabe Al-Makin Ibn Al-Amid, d’un «prince respecté, résolu, courageux, éloquent, cultivé, aimant la science et les savants» comme Frédéric. «Au soir de chaque vendredi, il faisait venir à son conseil des juristes et des savants: il prenait part à leurs discussions dans leurs diverses spécialités. C’était un bon politique et un bon administrateur. Sous son règne, les chemins étaient sûrs.»

Mais, toujours comme Frédéric, il est un peu trop original pour être en parfaite odeur de sainteté: «Il aimait amasser de l’argent et déployait de grands efforts à cette fin; il introduisit dans ses territoires des innovations et des droits dont l’usage n’était pas connu sous ses prédécesseurs.»

Ces traits communs semblent avoir favorisé entre les deux hommes une forme de connivence, certains auteurs vont jusqu’à parler d’amitié, même si tous les contacts ont passé par l’intermédiaire d’un tiers, l’émir Fakhreddine Ibn ach-Cheikh, amateur comme Frédéric de dialectique, d’astrologie et de fauconnerie. Et c’est bien à l’amitié du sultan que l’empereur fait appel lorsque les négociations semblent marquer le pas à l’automne 1228: «Je suis ton ami. C’est toi qui m’as incité à faire ce voyage […] Si je revenais les mains vides, je perdrais toute considération. De grâce, donne-moi Jérusalem que je puisse rentrer tête haute.»

Mais si doux que soient les mots, ni Frédéric ni Al-Kamil ne sont hommes à mettre leurs intérêts politiques au second plan. La négociation présente des intérêts pour tous deux. C’est Al-Kamil qui en a pris l’initiative en 1226: ses deux frères s’étant ligués contre lui, il cherchait à faire tomber Jérusalem, qui appartenait à l’un d’eux, en mains chrétiennes pour renforcer sa propre position. Il a donc envoyé Fakhreddine en Sicile pour contacter l’«enboror».

Ce n’est pas la première fois qu’Al-Kamil essaye de régler le sort de Jérusalem par la négociation: au cours de la Ve Croisade, il a à deux reprises proposé aux Francs de troquer le port égyptien de Damiette, qu’ils avaient pris en 1219, contre les conquêtes de Saladin en Terre sainte. L’intransigeance du légat du pape, Pélage, a fait capoter les discussions – et entraîné la chute de Damiette en mains musulmanes en automne 1221.

Il n’est pas davantage le premier souverain musulman à envisager cette possibilité. Saladin l’évoquait déjà avec Richard Cœur de Lion, quatre ans seulement après sa reconquête de la Ville sainte. La clé de ces plans repose sur une forme d’internationalisation, plus poussée dans la première version qui voyait la sœur de Richard épouser le frère de Saladin, réduite dans les autres à une garantie de circulation autour des lieux saints. Une façon de faire qui semble assez naturelle aux Arabes, qui ont presque toujours permis l’accès des pèlerins au Saint-Sépulcre mais passe beaucoup moins bien en milieu chrétien.

A la différence de ses prédécesseurs, Frédéric est très demandeur. Il a juré de prendre la croix à l’occasion de son couronnement à Aix-la-Chapelle, il y a onze ans. Pris par ses affaires allemandes et italiennes, n’a toujours pas mis sa promesse à exécution et l’un des premiers actes du nouveau pape, Grégoire IX, a été de l’excommunier. Se rendre maître de Jérusalem, dans ces conditions constituerait un joli coup politique, doublé d’une savoureuse revanche. Et d’avantages plus concrets: il vient d’épouser en seconde noce l’héritière du trône de Jérusalem, Isabelle de Brienne.

Lorsqu’il prend la mer le 28 juin 1228, la situation a déjà changé. La mort en couches d’Isabelle, à tout juste 16 ans, le prive du droit direct au trône, qui revient à son fils nouveau-né. Et Al-Kamil, débarrassé d’un de ses frères et désormais maître de Jérusalem, est nettement moins disposé à traiter. Mais l’empereur n’a plus guère le choix.

Il faudra huit mois et quelques escarmouches pour que les tractations se concluent sur un accord nettement moins favorable pour les Francs que toutes les propositions antérieures: en plus de Jérusalem, ils n’obtiennent que Nazareth, le château de Toron et le port d’Acre. Un territoire d’autant moins facile à défendre que les murailles de Jérusalem sont fort mal en point et qu’un différend ne va pas tarder à surgir sur le droit des Croisés de les restaurer.

Mais il est douteux que tout ça ait beaucoup compté pour Frédéric. La prise de Jérusalem constitue un atout formidable dans le jeu européen et il s’attache aussitôt à l’exploiter. Bravant l’interdiction de Gerold, il pénètre en grande pompe dans l’église du Saint-Sépulcre et se coiffe lui-même d’une couronne qu’il a dû apporter dans ses bagages, l’authentique étant restée en possession de son beau-père Jean de Brienne qui, au même moment, attaque la Sicile aux côtés des troupes pontificales.

Puis, selon les sources musulmanes, il se rend à l’esplanade du Temple, restée en mains sarrasines, et y est reçu par les dignitaires religieux. Une anecdote, peut-être inspirée par le souci d’adoucir le choc causé dans le monde islamique par la perte de Jérusalem, le voit rudoyer un prêtre chrétien, lui intimant de demander une autorisation pour prier sur les lieux. Et regretter qu’on ait fait taire pour lui tous les muezzins: «Moi qui étais venu jusqu’ici pour les entendre!» aurait-il dit.

Quoi qu’il en soit, et malgré les efforts déployés par Gerold et par Grégoire IX, qui ne lève pas son excommunication, l’opération restaure puissamment la légitimité de Frédéric et c’est auréolé de gloire qu’il regagne son royaume de Sicile d’où il ne tarde pas à faire déguerpir le pape et ses alliés.

Les choses se présentent dif­féremment pour Al-Kamil: la cession de Jérusalem est aussi dé­vastatrice pour lui sur le plan symbolique qu’est éclatante la victoire tout aussi symbolique de Frédéric. Elle lui est amèrement reprochée dans tout le monde musulman et lui coûte un sérieux effort de propagande pour atténuer le choc.

Mais il a également gagné dans l’opération. L’accord pacifie à bon compte un front coûteux à défendre, éloigne le danger de nouvelles attaques de croisés sur l’Egypte et lui permet de se concentrer, lui aussi, sur quelques affaires pressantes: la guerre avec son neveu an-Nasir Daud et, plus loin, les armées mongoles qui occupent Boukhara et Samarcande et s’approchent dangereusement de Bagdad.

Car si Jérusalem fait vibrer les cœurs des croyants des deux côtés de la Méditerranée, son importance stratégique est modérée. But proclamé de toutes les Croisades, elle n’a pas empêché ces dernières de s’égarer plus souvent qu’à leur tour vers des richesses plus concrètes. Et même Saladin le pieux ne s’est décidé à partir à sa reconquête qu’après avoir longtemps guerroyé à l’Est pour y asseoir son pouvoir, poussé peut-être par les critiques qui montaient contre son manque de zèle religieux.

Jusqu’à Frédéric et Al-Kamil, cette réalité a cédé le pas devant la force symbolique que conserve la Ville sainte pour les deux religions. Entre les deux souverains atypiques, quelque chose a changé. Un surcroît de confiance, peut-être, favorisé par l’excellente connaissance qu’a Frédéric du monde musulman? Une liberté de pensée partagée? Si aucun des deux n’a fait de cadeau à l’autre, tout se passe comme s’ils s’étaient trouvés en position de s’avouer, au moins tacitement, que l’essentiel, pour eux, était ailleurs.

Plus qu’à la victoire d’une sensibilité multiculturelle qui reste alors confinée aux marges de la chrétienté, l’accord entre Frédéric et Al-Kamil consacrerait alors celle, gagnée grâce au respect mutuel, de la raison politique sur l’idéologie. Un peu, en somme, ce que Barack Obama est venu au Caire proposer au monde musulman.

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