«Les femmes, qui ne peuvent demeurer un instant chez elles, ne font que se promener de maisons en maisons pendant toute la journée. Ce mélange d’hommes et de femmes fait paraître la ville plus peuplée qu’elle ne l’est en effet. Les femmes font le commerce et restent dans les boutiques qui sont toutes remplies de choses rares et curieuses.» Mehmet Tchélébi effendi, envoyé spécial du sultan Ahmed III à la cour de Louis XV en 1720, y revient souvent dans sa relation: à Paris, les femmes sont partout, «visages d’anges» qui parfois l’agacent et parfois le ravissent.

Au même moment ou presque une Anglaise, Lady Mary Montagu, découvre avec enthousiasme le monde reclus mais chaleureux des femmes ottomanes, l’intimité luxueuse des harems et des hammams – les «cafés des femmes», où l’on échange nouvelles et avis sur la marche du monde. Pas si reclus que ça, d’ailleurs: incognito sous leur double voile de mousseline, les femmes turques vont et viennent à leur gré et sont, assure-t-elle, «le seul peuple libre de l’Empire».

Ces regards croisés, porteurs d’autant de préjugés que d’in­formations, n’en marquent pas moins une époque nouvelle dans les rapports entre l’Europe chrétienne et l’Empire musulman qui cogne à ses portes depuis trois siècles. A l’esprit des Lumières qui a fait naître en Occident une curiosité nouvelle et un esprit critique propice au décentrage culturel correspond, à Constantinople, une attitude inédite face aux enjeux de la guerre et de la paix.

L’Empire n’est pas encore l’homme malade de l’Europe. Il a buté sur Vienne en 1683, dû céder une partie des Balkans au traité de Passarowitz en 1718. Il y a aussi repris le Péloponnèse et tient la dragée haute à la Russie. Mais son système politique, basé sur l’expansion militaire, est en crise larvée.

A l’ouverture des sultans de la Renaissance a succédé une montée en puissance des ulémas qui a contribué à corseter la société dans une observance morale, protocolaire et religieuse rigide. Ahmed III, monté sur le trône en 1703, a amorcé une timide ouverture. Il règne en protecteur des Arts, sur une cour dispendieuse et raffinée dont les fêtes et les divertissements volontiers coquins sont entrés dans l’histoire sous le nom d’ère des Tulipes. Dans les palais stambouliotes et les yalis du Bosphore comme dans le Paris de la Régence, il fait plutôt bon vivre.

La douceur de vivre à Constantinople n’est qu’un demi-mystère pour Paris. Les ambassadeurs des capitales occidentales campent depuis déjà deux siècles sur la colline européenne de Pera, en contact surtout avec les minorités chrétiennes de la capitale. Des voyageurs, commerçants, pèlerins ou aventuriers ont rapporté des récits fortement teintés d’exotisme qui ont fait émerger les contours d’une image certes caricaturale mais pas entièrement hostile du Turc. Cette dernière commence à être utilisée comme un contrepoint critique aux mœurs occidentales. Montesquieu écrit les Lettres persanes.

La réciproque n’est pas vraie. Si Constantinople envoie à l’occasion un chargé de mission dans les capitales avec lesquelles il y a un traité à négocier, les sultans n’ont jusque-là éprouvé le besoin ni de contacts permanents, ni d’informations régulières sur des infidèles dont ils ne pensent pas grand bien. Puissance européenne par la géographie, l’Empire ottoman a passé le dernier siècle en marge d’une culture européenne en plein développement. La forte curiosité à son égard qui déterminera l’histoire de la Turquie moderne, des réformes du Tanzimat (1839-1876) à la révolution kémaliste, commence tout juste à émerger.

La mission de Mehmet effendi en est une des premières manifestations officielles. On ignore les motivations exactes qui ont conduit à l’ordonner: nécessité de ranimer, face à la montée de la puissance autrichienne, l’amitié nouée entre François 1er et Soliman le Magnifique? Volonté du grand vizir Damat Ibrahim Pacha de produire quelque nouveauté intrigante susceptible de le maintenir dans les bonnes grâces du sultan?

Deux choses sont sûres. Les instructions de Mehmet effendi sont notamment de «faire une étude approfondie des moyens de civilisation et d’éducation et de faire un rapport sur ceux capables d’être appliqués». Et, justement parce qu’on n’en comprend pas exactement les ressorts, l’annonce de son voyage suscite un malaise certain à Paris. Même si son rang et sa personnalité – c’est à la fois un administrateur militaire haut placé et un fin lettré – rassurent.

Il suscite dès son arrivée à Toulon le 22 novembre 1720 une grande curiosité populaire que le pouvoir encourage – réjouir le peuple ne peut pas faire de mal. On se presse sur son passage tout le long du canal du Midi, qu’il a dû emprunter pour contourner la peste qui sévit à Marseille; son arrivée à Paris est l’occasion d’une grande parade publique et on lui demande à l’occasion de se déplacer à cheval pour être mieux vu de la population.

Cet émerveillement est partagé par la Cour et, assure Mehmet, par le roi, alors âgé de onze ans, avec lequel il décrit un rendez-vous ­dérobé, de carrosse à carrosse, à l’occasion d’une promenade au Cours-la-Reine. On se bouscule aux réceptions données en son honneur qui sont minutieusement détaillées dans le Nouveau Mercure, on vient le voir manger – une pratique qui le fait sourciller, comme celle des levers et couchers publics du roi.

Mais au-delà de la satisfaction d’une curiosité que l’ambassadeur prend le parti de trouver flatteuse, la France attend peu de lui et n’est prête à rien lui concéder. Les seules discussions politiques portent sur les esclaves musulmans employés sur les galères françaises. Mehmet effendi espère obtenir des libérations, il fournit même une liste de 19 noms qu’on dira ne pas trouver. Dans sa relation, il assure avoir eu un vif échange de vue avec le cardinal Dubois, responsable des affaires étrangères du Régent, sur les conditions des captifs musulmans sur les galères françaises et sur celles, bien meilleures à son avis, que connaissent les esclaves ottomans.

Reste, justement, cette relation, qui va lancer à la cour du sultan une durable «mode franque». Elle aussi peut, à certains égards, sembler décevante même si elle fait encore aujourd’hui une lecture ­vivante et amusante (*). Mehmet effendi y consacre une place importante à détailler les cérémonies qu’on lui réserve et à en mesurer l’ampleur protocolaire d’un œil critique. Mais il s’attarde aussi sur quelques découvertes esthétiques et technologiques.

Il y a, d’abord, les écluses en chaîne du canal du Midi, qu’il décrit assez minutieusement pour permettre aux ingénieurs ottomans de les copier dans un bassin de plaisance destiné au sultan. La manufacture des Gobelins, une leçon d’anatomie, les miroirs ardents, la machine à prévoir les éclipses et les lunettes à poulie de l’Observatoire. L’hôtel des Invalides, dont il admire surtout l’ordre et l’abondance. Les maisons à trois ou quatre étages de la capitale. L’opéra, où, à l’instar du Rica des Lettres persanes, il semble admirer autant le spectacle de la salle que celui de la scène. Et surtout, les jardins et les bassins à jeux d’eau des Tuileries, de Marly et de Versailles. Des beautés qui lui rappellent ce verset du Coran: «le monde est la prison des fidèles et le paradis des infidèles»…

Fidèle lui-même – il pratique dûment ses dévotions et respecte le jeûne du Ramadan, survenu pendant son voyage – il ne boude pas ces merveilles, ni même, assurent certains chroniqueurs indiscrets, celles de la vigne qu’il refuse officiellement mais goûte en secret. Mais il s’abstient soigneusement de tout jugement, positif ou négatif, sur les mœurs françaises. Il s’en tient à une observation candide, dénuée de prétention sociologique ou morale, qui tranche assez nettement sur celle que les voyageurs occidentaux pratiquent dans le monde ottoman.

Dans les lettres qu’elle écrit de Constantinople, Lady Mary ambitionne de démonter les idées toutes faites de ses contemporains sur ce monde. Et sur deux points au moins, elle apporte en effet un éclairage nouveau. L’univers des femmes d’abord, dont les voyageurs masculins, faute d’avoir pu y pénétrer, donnent en général une image largement fantasmée.

La religion ensuite, qu’elle aborde par la marge: un contact noué à Belgrade avec un certain Ahmet bey, amateur d’alcool et de discussions philosophiques, qui lui fait entrevoir un islam détaché des obligations rituelles, ouvert et rationnel. De ses échanges avec cet hôte vraisemblablement membre de la minorité bektachie, elle conclut, sans doute un peu vite, que les Turcs sont en réalité plus déistes que musulmans.

Là où Mehmet effendi a réalisé une première maladroite mais, à l’échelle de la cour de Constantinople, retentissante, Lady Mary n’a apporté que des correctifs, réservés de plus au cercle de ses intimes. Un point pourtant les relie: tous deux ont été passeurs de progrès. C’est grâce au premier qu’a été ouverte, en 1727, la première imprimerie ottomane. Et on doit à la seconde la mode de l’inoculation variolique qui va agiter tout son siècle et faire faire un bond en avant décisif à la prévention.

Dans les deux cas, leur rôle n’a pas tant été de dévoiler la nouveauté que de la rendre acceptable. Il y a des imprimeries à Constantinople depuis le début du XVIe siècle. Mais elles sont l’apanage des communautés juive et chrétienne: reproduire l’écriture du Coran est jugé sacrilège par les ulémas. L’ambassade de Mehmet et surtout l’action de son fils Saïd et d’un renégat hongrois, Ibrahim Müteferrika, permettront de surmonter ces réticences. Temporairement d’abord: l’imprimerie sera fermée en 1742. Mais le mouvement est lancé, elle sera rouverte, définitivement, en 1784.

La pratique qui consiste à s’immuniser contre la variole par l’inoculation d’un peu de pus prélevé sur une personne atteinte est connue dans plusieurs populations orientales. A Constantinople, elle est courante, médecine de bonnes femmes plutôt que de docteurs. A Londres, elle a fait l’objet d’une communication scientifique en 1700 déjà. Mais elle reste une curiosité exotique jusqu’à ce que Lady Mary décide de faire varioliser son fils en Turquie et revienne en Angleterre s’en vanter. On l’essaie sur soi dans les milieux branchés, sur des condamnés à mort. Si l’innocuité n’est pas garantie, l’effet préventif semble solide. La mode se répand à Amsterdam, Genève, Paris, on en discute dans l’Encyclopédie. C’est dans la foulée du débat ainsi lancé que le médecin britannique Edward Jenner aura l’idée, en 1796, d’inoculer plutôt du pus provoqué par une maladie de la vache proche de la variole, la vaccine. La vaccination est née.

* Le paradis des infidèles, La Découverte, 2004.

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