Dans les Etats-Unis d'Amérique en gestation, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, une femme se révèle comme une bête politique d'envergure historique: Abigaïl Smith Adams. Elle a tout ce qui ferait d'elle un homme d'Etat: la culture philosophique des Lumières, un sens politique aigu, un esprit d'indépendance résolu, une ténacité sans faille, un courage à toute épreuve. Elle est mariée à John Adams, qui sera le deuxième président des Etats-Unis. Les temps veulent que la place de l'épouse soit au foyer? Rien n'empêche les échanges d'idées, ni l'influence de la femme sur son mari.

Abigaïl a aussi une plume. Elle va s'en servir pendant les longues absences de son John, son «dearest friend». Plus de mille lettres passionnantes échangées avec cet «ami cher entre tous» racontent sur un mode intime et vigoureux les trente-cinq premières années qui ont fait l'Amérique - celles qui vont des premières rébellions vers 1765 à la Déclaration d'Indépendance en 1776, l'adoption de la Constitution en 1788 et l'établissement à Washington de la capitale des Etats-Unis en 1800.

Si le père d'Abigaïl est pasteur, il n'est pas puritain. Issu comme sa femme des premiers immigrants en Nouvelle-Angleterre, aisé, le révérend Smith s'aperçoit vite de l'intelligence de sa deuxième fille. Dès que la gamine échappe à l'éducation domestique que lui prodigue sa mère, elle file vers la bibliothèque paternelle où elle lit Shakespeare, Pope, Locke. Elle se persuade très vite que les femmes sont intellectuellement les égales des hommes, et qu'elles ont droit comme eux à l'instruction.

Petite, brune au teint pâle, le front haut, Abigaïl est fine et vive. Elle ne retient pas au premier abord l'attention de John Adams, le jeune avocat du village voisin, formé à Harvard qui courtise sa cousine. L'inverse est aussi vrai: de neuf ans son aîné, le visage rond et banal, John est court, enveloppé, et il parle, il parle... Comme lui cependant, Abigaïl aime exprimer ses opinions. Tous deux partagent un même sens de l'humour. C'est ainsi que peu à peu ils se découvrent faits l'un pour l'autre. Ils vont s'aimer d'un amour ardent jusqu'à leur dernier souffle.

John Adams n'est pas riche, et ne le sera jamais. Il a hérité d'un vieux cottage et de quelques terres à Braintree dans le Massachusetts, non loin de la mer. C'est là qu'il emmène Abigaïl, après deux ans de fiançailles, en 1764. Tandis qu'il se fait une clientèle en parcourant la région à cheval, la jeune femme avec un seul domestique veille sur une demi-douzaine de vaches, vingt moutons, une basse-cour et deux chevaux, s'occupe du verger, en tire le cidre, fait cuire le «pudding» de maïs et de mélasse dans le grand âtre, coud les habits - et bientôt berce son premier bébé. La frugalité sera tout au long le maître mot du ménage Adams.

L'impôt décrété en 1765 par le Parlement britannique sur tout papier imprimé dans les colonies américaines, le Stamp Act, arrête net les activités des tribunaux. C'est l'occasion pour John de se signaler en opposant d'un législatif lointain au sein duquel les colons américains n'ont pas la parole. Abigaïl, naturellement, partage les idées de son mari.

Tandis que cinq naissances se succèdent en sept ans dans le petit cottage (dont une fille mort-née), John Adams assoit sa stature politique dans la province. Il va gagner le respect général en démontrant la rigueur de ses principes moraux à la suite du «Massacre de Boston» en 1768. Il assure en effet la défense de huit soldats anglais qui, sur un ordre non identifié, ont tiré sur un groupe de manifestants anti-britanniques. Chacun a droit à être défendu sur terre américaine, selon Adams. Les accusés sont acquittés.

Abigaïl, imprégnée d'idées radicales, est au premier rang des contempteurs du régime britannique qui pressure ses colonies. Elle oppose à un gouvernement corrompu le caractère vertueux du peuple américain, illustrant ainsi sa conviction - très conservatrice - que les valeurs morales déterminent les événements politiques. Elle est tout acquise aux idées d'indépendance qui peu à peu se précisent. La guerre est imminente. Elle éclate à Boston en 1775.

Quand John est délégué par le Massachusetts au Congrès continental qui, à Philadelphie, signera le 4 juillet 1776 la Déclaration d'Indépendance, c'est le début d'une longue suite de séparations interminables entre les deux époux. C'est aussi le début d'une correspondance intensive dont une partie hélas n'arrivera jamais à bon port, détruite pour échapper à l'ennemi, jetée par-dessus bord de navires arraisonnés, ou perdue en route par les aléas du voyage.

John rejoint à Paris Benjamin Franklin pour négocier une alliance avec la France contre la Grande-Bretagne. Il a emmené son fils aîné, John Quincy, dix ans, futur sixième président des Etats-Unis. Il est ensuite en Hollande, en quête d'emprunts pour son pays, puis à Londres, et à nouveau à Paris. Pendant ce temps, Abigaïl, stoïque, fait marcher la ferme, seule source de revenus - et écrit à son mari.

Cinq ans s'écoulent. La séparation devient intolérable. Abigaïl prend enfin la mer pour rejoindre John en Europe, avec sa fille adolescente, une vache, de la vaisselle et des livres. A bord d'un bateau petit, sale et malodorant, «L'Active», Abigaïl retrousse ses manches, fait nettoyer cabines et coursives, surveille le cuisinier, et impose des règles de maintien. Elle ne sait pas ce qui l'attend à la cour de Louis XVI...

Les mœurs dissipées des Français, leurs vêtements, leur paresse, le désordre ambiant scandalisent l'Américaine. L'immoralité des femmes - elles se jettent au cou de Benjamin Franklin et exhibent «bien plus que leurs pieds» - les liens distendus du mariage, la corruption l'emportent sur la découverte des joies de l'opéra, du théâtre, de la musique. Elle va se sentir beaucoup plus à l'aise à Londres, où John est nommé ministre plénipotentiaire à la cour de George III - avec toujours un salaire dérisoire. Mais bientôt la futilité des mœurs face à la misère abjecte du peuple révolte aussi la très droite Abigaïl. Il est temps de rentrer.

Abigaïl a été absente quatre ans quand elle retrouve à l'été 1788 sa ferme et la félicité rurale. «Je ne regrette pas cette excursion, écrit-elle. Elle m'a rendue plus attachée encore à l'Amérique.»

Le printemps suivant fait de cette fermière éclairée la «Second Lady» du pays. John a été élu vice-président, dans l'ombre du premier président des Etats-Unis, George Washington, l'iconique héros de la guerre d'indépendance. John, toujours craintif d'être sous-estimé par ses pairs, voit ainsi ses services reconnus. Même si ses adversaires lui reprochent une certaine fatuité et un goût excessif pour les formes. Ainsi il voudrait qu'on appelle le président «Son Excellence». On se moque de lui en le surnommant «Sa Rotondité»... Abigaïl, quant à elle, va calquer son maintien et l'observation de ses devoirs sur la discrète «First Lady», Martha Washington.

La Constitution adoptée, son application pratique a avivé le débat politique, qui devient partisan entre ceux qui se définissent alors comme «Fédéralistes» et «Républicains»*. Les premiers, à l'instar de John et Abigaïl, veulent un pouvoir central fort. Les seconds, emmenés par Thomas Jefferson, entendent au contraire laisser à chacun des treize Etats la plus grande autonomie. Les divisions vont s'accentuer avec la tournure que prend la Révolution française, dont l'écho des atrocités est diversement perçu outre-Atlantique. Ainsi les Républicains se déclarent aussi en faveur d'une société américaine plus égalitaire.

Pour les Adams, les Français sont allés trop loin. Abigaïl a toujours soutenu que la révolution américaine avait pour but de changer le gouvernement du pays, et non pas la société. Il n'y a eu alors ni noblesse, ni clergé à renverser. L'éducation, l'esprit d'entreprise, le travail, le goût de la frugalité, voilà les valeurs qui doivent avoir cours dans l'Amérique indépendante.

Si elle ne change pas dans ses manières affables, la femme du «veep» devient toujours plus conservatrice. Et pessimiste. Elle ne fait pas confiance aux hommes et aux femmes ordinaires, «incapables d'une pensée rationnelle sur les questions sérieuses», estime-t-elle. Ils sont versatiles, prêts à suivre n'importe quel leader pourvu d'un peu de charisme. Une société solidement hiérarchisée selon les mérites de chacun, voilà la clé de la paix civile.

Après huit ans au second rang du pouvoir sans en avoir aucun, John Adams est enfin élu président des Etats-Unis en 1796. La nouvelle «First Lady» va avoir pour rude tâche de transférer la présidence de Philadelphie à la capitale définitive, Washington DC - à peine un village en 1800, perdu dans les marécages. Enorme, traversée de courants d'air, la Maison-Blanche n'est pas terminée quand le couple s'y installe. Abigaïl utilise l'immense East Room pour y étendre sa lessive.

A peine arrivé, le couple va cependant quitter la capitale pour toujours au printemps 1801. Adams a été battu par Jefferson et le camp républicain. Pour John qui pourtant a consolidé le pays, pour Abigaïl, cette défaite est un signe amer d'ingratitude.

De retour en Nouvelle-Angleterre, ils retrouvent enfin la vie paisible qu'ils ont sacrifiée au service public. Abigaïl consacre ses énergies à ses terres, qu'à coup d'économies le couple a agrandies, et à ses nombreux petits-enfants. Avec l'âge, ses idées politiques s'assouplissent. Elle n'a plus à défendre l'action de son bien-aimé. Elle meurt à 74 ans, à sa manière, d'une brève fièvre typhoïde, sans avoir dépendu de personne, l'esprit toujours vif et entourée des siens. John lui survécut pendant huit ans et, par une coïncidence saisissante, s'éteignit le même jour que Jefferson, le 4 juillet 1826, cinquante ans jour pour jour après leur commune signature de la Déclaration d'Indépendance.

* Ces termes sont alors l'inverse de leur contenu actuel.

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