Si Martha Wayles Skelton Jefferson avait survécu à sa septième grossesse, son époux Thomas n'aurait sans doute jamais été président des Etats-Unis d'Amérique. Ainsi le jeune Etat aurait-il été privé du plus brillant esprit, du plus fascinant de tous les hommes politiques qui ont forgé son destin.

On sait peu de choses de cette femme, belle, gracieuse et fragile, sinon qu'elle était jalouse. Non qu'elle eût douté de ce mari infiniment séduisant, de haute stature, athlétique, passionné de philosophie et de musique, un mari qui de plus l'adorait. Non, Martha était jalouse de la passion de Thomas Jefferson pour la politique. Souvent il s'était éloigné des points chauds où se jouait le sort du pays pour être à ses côtés.

Par chance, le Virginien était parvenu à s'arracher à son épouse quelques semaines pour rédiger de sa plume élégante et puissante la Déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776 par laquelle les délégués des treize colonies américaines rompaient avec la tutelle britannique. Un texte audacieux qui servit d'inspiration à la Révolution française et aux démocraties du monde entier.

Martha meurt à 34 ans, après dix ans de mariage, en 1782. Ce faisant, elle laissait le champ libre au grand homme politique qu'elle retenait trop à ses côtés. Jefferson éprouva un chagrin déchirant, proche de la stupeur. Mais, huit semaines plus tard, il renouait avec la vie publique pour ne plus s'en détourner jusqu'au terme de son deuxième mandat de président, en 1808.

Il n'y eut pas de troisième «First Lady» pour donner de l'éclat à la toute nouvelle Maison-Blanche où s'installa Jefferson en mars 1801. Thomas en effet ne se remaria pas.

Pourquoi, alors que cet homme magnifique aimait tant les femmes? En faisant promettre sur son lit de mort à son mari de ne pas donner de «belle-mère» à leurs trois filles survivantes, la jalouse Martha avait eu la perversité de lui imposer, par-delà le tombeau, une nouvelle contrainte. Il jura, détruisant leur abondante correspondance commune et toute image de Martha, ne gardant d'elle qu'une boucle de ses cheveux acajou.

Tout un petit monde était réuni autour de la malade tandis que, rendant l'âme, elle arrachait ce cruel serment à son époux éploré, dans l'admirable demeure palladienne construite par Thomas sur une colline près de Charlottesville, en Virginie. A côté des trois filles du couple se trouvaient quelques esclaves les plus proches. Parmi ces femmes, Betty Hemings, et sa fille Sally.

Sally alors a 9 ans. Fille d'une esclave, esclave donc elle-même, ravissante, la peau presque blanche, elle est en fait la demi-sœur de Martha. Six ans plus tard, Sally deviendra la compagne d'alcôve de Jefferson et lui donnera six enfants.

Dans la société américaine du XVIIIe siècle, il était fréquent que les maîtres blancs eussent des relations sexuelles avec certaines de leurs esclaves. Le fait était établi, et toléré tant que tenu secret.

John Wayles, père de Martha, la future Mrs Jefferson, avait été riche d'un grand nombre d'enchaînés. Parmi eux, Betty, engendrée par un Anglais de passage nommé Hemings, avec une femme de pure souche africaine appartenant à Wayles. Le métissage commençait à peine en Amérique. Wayles, par curiosité, décida d'élever l'enfant lui-même pour voir ce qu'il en adviendrait. Trois fois veuf, il prit Betty pour concubine et lui fit six enfants, dont Sally, née peu après que sa fille Martha eut quitté le domaine. A la mort de Wayles, celle-ci hérita de 135 esclaves, dont Betty et ses enfants - ses demi-frères et sœurs.

S'il n'est pas établi que Martha fut consciente de ce lien de parenté, il était connu de Thomas Jefferson. Ainsi, Betty et ses enfants furent amenés à Monticello, répertoriés sous le nom de famille Hemings, alors que les esclaves ordinaires n'étaient dotés que d'un prénom. Fait rare, Betty se vit attribuer sa propre cabine, certains privilèges, notamment celui d'être élevée au rang de «servante de maison», et de marques spéciales d'affection au sein de la famille Jefferson.

Le rédacteur de la Déclaration d'indépendance - âgé alors de 28 ans - a toute sa vie entretenu une profonde hostilité envers l'institution de l'esclavage. Dans le texte fondateur du futur jeune Etat, il avait introduit une condamnation radicale de la pratique de ce «commerce exécrable», patronné par la couronne britannique. Le passage fut biffé par les représentants du Sud, au grand déplaisir du jeune homme. Homme du Sud lui-même, il était aussi propriétaire d'esclaves et s'en accommodait comme de l'une des composantes socio-économiques du temps. Cette ambivalence lui est souvent reprochée aujourd'hui, comme à tous ses contemporains, par des voix qui n'auraient sans doute pas été plus aussi déterminées à l'époque.

Il reste que, si Jefferson s'est fait l'avocat de l'émancipation des Noirs, il ne fut jamais partisan d'une société mixte. Son comportement personnel avec celle qui allait devenir sa compagne jusqu'à la mort, Sally Hemings, atteste de la difficulté pour un esprit novateur au XVIIIe siècle de transcender le fait racial et d'ouvrir la société à la mixité.

Si Jefferson a juré de ne pas se remarier, il n'a pas promis de ne plus aimer ni de rester chaste. Envoyé en 1784 à Paris comme ministre de la jeune Amérique qui vient de gagner son indépendance, il emmène sa fille aînée, sa bien-aimée Patsy, qu'il place en internat chez des sœurs catholiques. Et il tombe amoureux de la plus ravissante des femmes, Maria Cosway, une artiste peintre londonienne de passage à Paris. Maria est mariée. Le serment de Thomas à Martha ne sera donc pas mis en péril. Mais un cœur au moins est brisé.

La jeune Sally - qu'on appelle à Monticello «Dashing Sally», Sally l'Eblouissante - est arrivée entre-temps à Paris. Elle a 15 ans et accompagne Polly, la deuxième fille de Thomas qu'il a appelée auprès de lui. Elle a remplacé au pied levé une esclave plus âgée malade au moment du départ, et retrouve auprès de son maître son frère James, devenu fin cuisinier. Les esclaves amenés en France de l'étranger peuvent réclamer leur émancipation après six mois. Ni l'un ni l'autre ne le fera: James, parce qu'il veut être libre en Amérique, Sally parce qu'elle a sans doute trouvé un autre avenir.

Jefferson s'est brisé le poignet droit. Est-ce tandis que Sally se penche sur lui pour le soigner qu'il s'éveille à sa beauté? A 42 ans, Thomas pourrait être son père. Mais cet esthète courtois avec toutes les femmes, fussent-elles esclaves, a de quoi séduire. Elle a un âge où il n'est pas rare de se marier déjà. Sally connaît aussi l'histoire de sa naissance. Peut-être même est-elle amoureuse.

Les livres de comptes que tient Jefferson indiquent que Sally fait bientôt l'objet de soins particuliers. Il lui paie un salaire, lui achète des vêtements parisiens pour des montants substantiels. Il la fait vacciner contre la variole, un acte médical coûteux. L'achat d'un médaillon de prix est noté, sans nom de destinataire.

La Révolution française a éclaté, que Jefferson salue avec bonheur, tandis que sonne le moment de rentrer. Sally est enceinte. Elle va rentrer aussi: Jefferson lui a promis d'affranchir sa descendance dès leur âge adulte. Et elle? Elle s'occupera de son maître et amant, chargée de sa chambre adjacente à son cabinet de travail, et de ses vêtements.

Tom, son premier enfant, est né peu après le retour à Monticello. Onze ans plus tard, un journaliste stipendié pour faire échec à l'élection de Jefferson à la présidence des Etats-Unis en 1800 révélera le honteux scandale, le concubinage «avec une putain» d'un homme «que le peuple se flatte d'honorer». Selon ses dires, on remarque la stupéfiante ressemblance d'un jeune garçon de la plantation avec le maître des lieux, et la pâleur de sa peau. (Emancipés plus tard, deux fils de Sally furent d'ailleurs répertoriés comme «blancs».) Jefferson ne daignera ni infirmer ni confirmer.

Le maître de Monticello, devenu entre-temps le secrétaire d'Etat du premier président George Washington, puis vice-président sous John Adams, va en effet être élu et réélu troisième président des Etats-Unis. Pendant ce temps Sally met au monde d'autres enfants, à des dates qui ont leur importance.

La jeune femme n'a pas suivi Jefferson à la Maison-Blanche. Plus qu'un effet du scandale, c'est la confirmation qu'elle appartient à Monticello, au monde secret et chéri de Thomas vers lequel il retourne aussi fréquemment que possible. On observe ainsi qu'à ses séjours correspondent les nouvelles grossesses de Sally. Patsy et Polly, elles, s'enferment dans le déni. Elles assurent que la jeune femme a été séduite par deux de leurs cousins éloignés, préservant ainsi pour elles-mêmes l'image idéale d'un père chéri.

Sally restera attachée à Jefferson jusqu'à sa mort en 1826, quand avec discrétion Patsy l'émancipera, lui permettant ainsi de rejoindre ses fils et de vivre et mourir incognito près de Monticello, en 1835.

Les descendants de Thomas Jefferson ont farouchement nié l'union charnelle de l'homme illustre avec son esclave. Jusqu'au jour où, en 1998, une analyse d'ADN effectuée à partir de sang prélevé au sein des deux familles attesta sans ambiguïté qu'«un mâle Jefferson avait engendré Eston, le dernier fils de Sally Hemings». La branche «blanche» cependant juge ce constat insuffisant et persiste dans son refus d'accepter la présence de la branche «noire» à la cérémonie à la mémoire de leur ancêtre, qui se tient annuellement à Monticello, et de lui ouvrir l'enclos où les descendants attestés du grand homme ont droit de se faire enterrer. Seul un prélèvement sur les restes mêmes de celui-ci pourrait mettre terme à ce conflit. C'est-à-dire une incursion dans sa tombe. Une décision sacrilège en l'état - que pourrait peut-être prendre un jour un président noir...

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.